LA MÉPRISE UNIVERSALISTE
Michel JOHNER*
Il se trouve, dans lenseignement du Nouveau Testament, deux éléments dont la cohésion ne simpose pas à première vue : dune part, laffirmation du salut par la foi seule (avec en corollaire celle de la perdition des incrédules) et, dautre part, laffirmation de la victoire universelle du Christ sur le péché du monde.
A beaucoup, ces deux affirmations paraissent incompatibles, car, disent-ils, de deux choses lune, soit la victoire du Christ sur le péché du monde est réelle et universelle en tel cas le Sauveur doit être le sauveur de tous les hommes, mais ce «doit» implique la négation, ou tout au moins la relativisation, de ce qui fait lhistoricité de laccession à ce salut, le salut des seuls croyants , soit lexigence de la foi est absolument incontournable en tel cas, il ne saurait être question, pour ce salut, de nécessité ou duniversalité.
En dautres termes, sil est une double issue à lhistoire de lhumanité (le salut ou la perdition, le paradis ou lenfer), que signifie alors le triomphe universel de la croix? La victoire universelle du Christ conserve-t-elle encore un contenu tangible? Et sil est une issue unique à lhistoire de lhumanité, en loccurrence le salut, quelle signification revêt encore, dans lenseignement du Christ, des thèmes comme la nécessité de la foi, le jugement dernier ou le châtiment éternel?
Face à la difficulté, la solution qui prévaut dans lherméneutique contemporaine consiste à faire un choix en faveur de loption qui paraît la plus généreuse (le salut universel) et à reléguer au second plan les paroles, par ailleurs impopulaires, qui concernent le jugement dernier et le châtiment éternel. A ces notions nest plus reconnue, dans lexégèse biblique, quune visée interpellatrice (menaces et avertissements) ne véhiculant aucune information objective sur le devenir de lhomme.
Cest ainsi que sest installé un nouveau dogme, dans le credo du protestantisme contemporain, quon appelle l«universalisme». Cest la croyance, aujourdhui très largement répandue, selon laquelle tous les hommes seront sauvés, quelles que soient leur foi ou leur religion.
Universalisme implicite et explicite
Il convient toutefois de distinguer, à ce propos, deux positions dans la théologie contemporaine. Dune part, pour reprendre la terminologie de B. J. Nicholls1, luniversalisme «explicite» de ceux qui, comme J. A. T. Robinson, nhésitent pas à parler sans retenue du salut de tous les hommes en Jésus-Christ. Et, dautre part, luniversalisme «implicite» de tous ceux qui, dans le sillage de K. Barth, conscients des dangers que présente la doctrine universaliste, se gardent de laffirmer ouvertement, mais dont le système théologique (en loccurrence la «concentration christologique») implique néanmoins le salut universel comme son corollaire.
Une conjoncture favorable
Lengouement contemporain pour la doctrine universaliste sexplique également (et surtout) par un certain nombre de facteurs non théologiques, comme léducation induite par le développement du dialogue cuménique. Il nest plus de bon ton, aujourdhui, démettre un jugement de valeur sur la foi ou la non-foi de lautre. Et même vis-à-vis des religions non chrétiennes, lidée de mission ou dévangélisation est regardée comme suspecte. On lui préférera, et de beaucoup, lidée du dialogue interreligieux, qui apparaît comme une démarche ouverte et respectueuse de la pluralité des formes dexpression de la foi.
Un certain sens pastoral, associé aux sciences humaines, participe également aujourdhui au succès de la doctrine universaliste. Comme le dit H. Blocher, la gêne devant lidée que la destinée éternelle dépend de lauthenticité de la foi personnelle sinspire aussi de la «sagesse» désabusée de celui qui sait dexpérience la fragilité, limpureté, la complexité, la médiocrité de la foi des croyants. Où tracer la frontière de la vraie foi dans lenchevêtrement des élans, des velléités, des efforts, des réactions?2
La nécessité de lamour de Dieu
Le premier argument qui monte en général à la bouche des universalistes, cest celui de lamour de Dieu. Pour J. A. T. Robinson, par exemple, «luniversalisme nest pas une spéculation, mais une affirmation fondée sur la véritable nécessité de lamour de Dieu. Dans un univers damour, il ny a pas de ciel qui tolère la chambre des horreurs. Si Dieu condamnait à lextension des millions dhommes, il aurait échoué, et échoué infiniment (...), une complète contradiction serait posée dans lêtre de Dieu, Dieu cesserait tout simplement dêtre Dieu.»3 De même pour J. Ellul, «(...) il ne peut y avoir dexistant en dehors de lamour de Dieu, puisque ce Dieu est tout; il est impensable quexiste un lieu de souffrance, de torture, de domination du mal (...); il est stupéfiant quune théologie chrétienne nait pas vu ce quil y a dimpossible dans cette invention»4.
Il est juste de souligner que le Dieu dont parle lEcriture est foncièrement un, quil ny a en lui aucune forme de duplicité. Comme le dit J. Ellul, «il nest pas un Dieu qui aurait deux visages, une sorte de Janus bifrons»5. De même, J. A. T. Robinson relève avec raison que «la justice de Dieu nest en aucun sens lantithèse de son amour»6. Mais, à partir de là, on ne comprend plus pourquoi J. A. T. Robinson, au lieu de chercher à définir les attributs de Dieu les uns avec les autres et les uns par les autres (comme le voudraient les règles dune saine herméneutique), se permet détablir une hiérarchie entre ces différents attributs, et surtout de placer au sommet de cette hiérarchie un «amour de Dieu» dont il a lui-même défini le contenu de façon abstraite. J. A. T. Robinson pose au départ une définition subjective ou, comme le dit E. A. Blum, «anthropocentrique»7 de lamour de Dieu (cest-à-dire conforme à limage que ses pensées et sentiments personnels lui en donnent), puis il impose à lensemble de lenseignement biblique la nécessité de se soumettre à la logique supposée de ce concept directeur.
En utilisant exactement la même méthode, on pourrait soutenir la thèse inverse : partant dune notion «anthropocentrique» de la justice de Dieu (en loccurrence strictement rétributive), on excluerait ensuite de lEvangile la doctrine de la grâce en sétonnant que «la théologie chrétienne nait pas perçu ce quil y a dimpossible dans cette invention.»
En revanche, pour celui qui veut penser lamour de Dieu en partant de lensemble de ce que lEcriture révèle sur lui, force est de constater que cet amour ne soppose pas aux condamnations les plus rigoureuses, même éternelles. Et cet amour de Dieu, de même que toutes les autres données de la théologie biblique, ne soffre pas en premier lieu à notre raison ou à nos sentiments, mais demande à être cru! On croit que Dieu est amour, comme on croit quil est juste ou tout-puissant : cest-à-dire par la foi en sa Parole, une foi qui va bien au-delà du sentiment ou de la compréhension rationnelle que lon peut en avoir. Comme le dit H. Blocher, «ce nest certainement pas à nous quil appartient de donner à Dieu des leçons de miséricorde»8.
La grâce dénaturée
Cest la raison pour laquelle les théologiens du deuxième groupe (luniversalisme «implicite»), auquel appartient dailleurs F. Torrance, sont soucieux de ne pas durcir lidée de salut universel en une doctrine. Pour K. Barth, par exemple, quoiquil ny ait aucune raison dexclure la perspective dune réconciliation universelle, il faut se retenir de laffirmer, car, dit-il, «fût-ce dans lélaboration des pensées et des propositions qui seraient théologiquement dune logique et dune conséquence des plus évidentes, on ne doit pas chercher à usurper ce qui ne saurait être donné et reçu que comme un libre cadeau.»9
Ce nest pas lidée universaliste en tant que telle que conteste la théologie dialectique, mais cest le fondement sur lequel J. A. T. Robinson et ses pairs entendent lappuyer : une notion anthropocentrique et rationnelle de lamour de Dieu, laquelle «transforme un mouvement en une nécessité»10.
De ce point de vue, sil est question dun salut universel, ce ne peut être quen vertu de la nature même de la grâce. E. Brunner, par exemple, dira «ce nest pas ma foi qui fait que je suis lobjet de lamour de Dieu; si cest donc malgré moi que sa volonté saccomplit en ma faveur, pourquoi ne devrait-elle pas saccomplir tout aussi bien en faveur de tous? Ainsi donc le message de la grâce inconditionnée renferme en lui-même la connaissance du décret du salut universel.»11
Largument est beaucoup plus subtil que le précédent, et dautant plus séduisant quil semble traduire une préoccupation évangélique. Lidée universaliste ne procède pas, ici, dune relativisation de la culpabilité humaine ou de labsolue gratuité de la grâce mais, au contraire, comme limplication même de cette gratuité. La colère de Dieu, dit-on, est tout entière tombée sur le Christ. Il a porté sur la croix la condamnation universelle et fait triompher la grâce de façon tout aussi universelle. Luniversalisme est, ici, corollaire dune «concentration christologique». En Jésus-Christ, tout homme est à la fois réprouvé et élu. Dans leur relation dialectique, la perdition universelle et la réconciliation universelle simpliquent réciproquement, «elles ne sont vraies quensemble»12.
Toutefois, cest aussi dans ce «réciproquement» quapparaît la singularité de cette seconde approche. Car sil est juste, au regard de la doctrine biblique de la grâce, de dire quil ny a pas de sauvés qui naient été condamnés, il nen va pas de même de laffirmation inverse. Pour les écrivains bibliques, tous les hommes condamnés ne sont pas sauvés, mais ceux-là seuls qui croient en Jésus-Christ. Ici, en revanche, condamnation et salut sont indissociables, et il ny a pas davantage de condamnés qui naient été sauvés quil ny a de sauvés qui naient été condamnés. La réalité de la condamnation est même subordonnée à celle du salut. Comme le dit G. C. Berkouwer, «lhistoire du péché est contemporaine de sa conquête par la grâce immuable de Dieu»13.
La dévaluation de la foi
Ainsi surgit la question cruciale posée par toute idée universaliste : quelle signification revêt encore, dans cette perspective, la nécessité de la foi ou celle de lobéissance de la foi (pour désigner ses implications éthiques)? Sil y a en Jésus-Christ condamnation et élection, non seulement des croyants, mais de tout homme, lobéissance de la foi joue-t-elle encore un rôle décisif dans laccession au salut?
Lobéissance de la foi, est-il précisé, est incluse, de fait, dans la rencontre existentielle entre Dieu et les hommes, en vertu du caractère bilatéral (dipleurique) de luvre de la grâce, puisque «le mouvement de Dieu envers moi a pour but dinspirer mon mouvement envers lui»14. Cest précisément la particularité de la doctrine biblique de lélection, dit T. F. Torrance, «dexpliquer laction universelle de la grâce de Dieu de manière telle que, loin de dissoudre les notions de choix et de décision, elle les établisse»15. Ce plaidoyer contemporain en faveur du dipleurisme de la grâce est généralement étayé par une violente critique de toute conception synergiste (ou «semi-pélagienne») du rapport entre la foi et le salut, telle quelle sest exprimée, par exemple, au travers de larminianisme16.
Il convient toutefois de sinterroger sur la signification réelle de leur «dipleurisme», lorsque les théologiens universalistes affirment conjointement, à lexemple de J. Ellul, «que lhomme soit ou non réconcilié, quil veuille faire sa paix avec Dieu, quil soit repentant ne change rien à la décision de Dieu de réconcilier le monde avec lui-même : cela changera certes la vie de cet homme, mais non sa destination au salut; la réconciliation concerne dorénavant tout homme (musulman, bouddhiste, nazi, communiste, etc.) et je dirai simpose à lui quil le sache ou non, quil le veuille ou non; Dieu est réconcilié avec lui, même si cet homme nest pas réconcilié avec Dieu»17.
Cest là quapparaît, au-delà des mots utilisés, la fracture qui sest opérée entre la pensée contemporaine et la doctrine classique de la justification par la foi seule (sola fide), telle quelle a été définie par la Réforme. Comme le fait remarquer N. T. Wright, «la doctrine paulinienne de la justification par la foi a son côté négatif dans limplication : sans la foi, pas de justification». Selon lEcriture, lenjeu de la foi nest autre que le salut lui-même : «Celui qui croit au Fils a la vie éternelle, celui qui ne se confie pas au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui.»18 Dans la pensée universaliste, par contre, la foi ou le dipleurisme na pas pour enjeu le salut lui-même, mais uniquement sa connaissance ou son expérience existentielle.
Pour K. Barth, par exemple, «lillusion quil (lincrédule) nourrit ne touche pas la vérité, et encore moins y change-t-elle quelque chose (...); quelle que soit la force ou lhabileté avec laquelle lhomme triche ou fraude, il reste que la vérité est valable aussi pour lui (...)»19. Dans ce mouvement, K. Barth ira jusquà soutenir lidée de «limpossibilité ontologique de lincrédulité»20, une thèse que G. C. Berkouwer explicite de la manière suivante : «De même que pour K. Barth le péché est ontologiquement impossible, parce quil ne parvient pas à atteindre ce quil veut atteindre, de même lincrédulité est une réalité impossible, parce quelle ne parvient pas à ébranler ce qui, dans la décision divine, est devenu une réalité irrévocable.»21
Il est donc manifeste que la «nécessité de la foi», dont parle la théologie dialectique, est quelque chose dessentiellement différent de ce que la théologie chrétienne antérieure désignait par les mêmes termes. Alors que pour les écrivains bibliques, la foi est une affaire de vie ou de mort, de salut ou de perdition, elle nest plus, ici, quune question de connaissance ou de méconnaissance, dharmonie ou de dysharmonie existentielle avec un salut, qui, de toute manière, est et demeure! La portée de la foi est limitée au domaine de lappréhension cognitive. La seule chose qui distingue encore lincroyant du croyant, cest, comme le dit G. C. Berkouwer, que, chez lui, «la connaissance subjective nest pas encore à la hauteur de létat objectif des choses»22.
Nous sommes en présence dune forme dobjectivisation du salut qui en repousse lappropriation en deçà de toute historicité, et la dépouille, de ce fait, de toute visibilité morale. Lappropriation du salut se trouve, ici, comme incluse dans un destin antérieur à lhistoire personnelle. Elle est conçue, pourrait-on dire, comme une réalité «pré-historique» ou «originelle».
Lhistoricité du salut
Il serait excessif de dire que luniversalisme dialectique ôte à lhistoricité de lappropriation du salut tout contenu23, mais il ampute néanmoins cette historicité dune partie importante de sa signification. Dans la perspective néo testamentaire, lappropriation du salut passe obligatoirement par un engagement personnel qui confère à cet événement une signification morale authentique. Elle nest jamais une irrépressible vocation, à lemprise de laquelle lhomme et lhistoire de lhomme seraient incapables déchapper, et le dénouement de lhistoire, en corollaire, nest jamais réduit à une issue unique. La foi personnelle, sans être la cause méritoire du salut, demeure linstrument de son appropriation.
Cest dire que, jusque dans lordre de la grâce, il plaît à Dieu détablir une continuité entre le présent et léternité. Il nentre pas dans son dessein de sauver les hommes malgré eux, ou sans eux, mais ceux qui sapproprient dans la foi la promesse de salut en Jésus-Christ. De là découle une valorisation éthique infinie du temps vécu : car lhomme na quune vie, et dans cette vie unique se joue pour lui léternité!
Les universalités bibliques
Pour qui définit ainsi linstrumentalité de la foi demeure encore ouverte la question des universalités bibliques évoquées dans lintroduction. La lecture non-universaliste du Nouveau Testament parvient-elle à faire droit aux données relatives à luniversalité de la victoire de Jésus-Christ?
Les théologiens «particularistes» discernent dans les paroles néo testamentaires quatre axes principaux duniversalité :
i) Le premier axe, cest luniversalité de lannonce de lEvangile et de lamour de Dieu qui inspire cette interpellation universelle. Nul, en effet, ne peut se considérer comme étant exclu du champ de la promesse qui sexprime, par exemple, dans le «quiconque croit en lui» de Jean 3 :16. Cet appel à la foi, cette invitation pressante à entrer dans la maison du Père, est aussi large que lhumanité!
ii) Le second axe de luniversalité biblique, cest le caractère non discriminatoire de laccès au salut. En effet, dans lexpérience de la justification par la foi seule, il ny a plus de considération de sexe, de race ou de rang social qui puisse entrer en considération (cf. Ga 3 :28). Aussi diverses que soient leurs identités sexuelle, sociale ou ethnique, tous les hommes se retrouvent unis dans lexpérience dun salut qui repose sur limputation des mérites dun Autre, et dont lappropriation passe par un acte de foi personnelle.
iii) Le troisième axe de luniversalité biblique, mis en évidence par les théologiens «particularistes», cest la relation organique qui lie lordre de la rédemption à lordre de la création. En effet, mettant en perspective lalliance adamique et lalliance de grâce, il apparaît que la seconde na pas pour effet dinvalider la première, mais bien au contraire de la restaurer et de laccomplir. Luvre de Dieu manifestée en Jésus-Christ (le deuxième ou le dernier Adam) ne consiste pas à bâtir un nouvel édifice à côté des ruines de lancien, mais à restaurer et parfaire lédifice que le péché des hommes a corrompu. Ainsi la vie nouvelle à laquelle les croyants accèdent dans la foi nest autre, rétrospectivement, que La Vie, celle à laquelle Dieu a appelé tout homme dès la fondation du monde24.
Dans cette perspective, lEglise du Christ ne saurait être considérée comme un conglomérat dindividus, ni même un échantillon représentatif de leurs différents types. Car elle est lhumanité, en tant que telle, restaurée et accomplie. Comme le dit H. Bavinck, «dans lEglise, cest le monde lui-même qui est sauvé, et non quelques hommes issus du monde (...). Ce nest pas un agrégat accidentel ou arbitraire qui est lobjet de lélection divine ou qui est sauvé en Jésus-Christ, mais cest un tout organique.»25 En Jésus-Christ, cest lensemble du dessein originel de Dieu pour la création qui saccomplit, sinon quantitativement (puisque seuls les croyants accèdent à cette grâce), du moins qualitativement (puisque luvre du Christ en épuise toutes les virtualités). Tout dualisme entre la création et la rédemption est ici exclu par la vision de leur unité organique.
iv) Enfin, quatrième axe de luniversalité biblique, cest luniversalité de la royauté eschatologique du Christ, une royauté qui ne saurait être confondue avec le salut.
Le Christ, en effet, est désigné dans lEcriture comme le Chef de lEglise26, mais aussi comme le «Chef» de tout homme27, ou de «toute principauté et pouvoir»28. Et la confession «Jésus-Christ est Seigneur», que toute langue prononcera29, est précisément lacte universel dallégeance à ce souverain. Mais cette royauté universelle ne signifie pas pour autant salut universel! Le Christ est à la fois «tête» de lEglise et «tête» de tout homme, mais seule lEglise est désignée comme son «corps»30. Il y a donc une certaine ambiguïté dans la terminologie biblique à laquelle la théologie doit être attentive. Comme le dit O. Culmann, «dune part lEglise (...) est réellement une partie de tout le domaine où règne Christ et dont il est la tête, (...) dautre part, Christ lui-même est présent dans cette partie limitée de son Royaume dune tout autre manière que partout ailleurs»31. En dautres termes, tout ce dont le Christ est tête nest pas que son corps. Le Royaume du Christ est plus étendu que lEglise du Christ.
Pour souligner la justesse de cette analyse, il est aussi notable que lorsque les auteurs du Nouveau Testament parlent denfer ou de perdition éternelle, ils ne parlent pas d«un lieu où Dieu nest pas», et encore moins dun lieu où sa souveraineté serait tenue en échec! Le lecteur de la Bible se trompe sil se représente le rapport du ciel et de lenfer de façon dualiste ou manichéiste, comme la cohabitation éternelle de deux mondes opposés. Ainsi que le fait remarquer J. Cruvellier, «il nexiste pas deux souverains face à face : le souverain créateur de lenfer dans son domaine et le souverain créateur du ciel dans le sien (...)»32.
Dans la perspective néo testamentaire, la royauté eschatologique du Christ est établie jusque dans lenfer!33
Ce qui rend la condition des réprouvés si douloureuse, cest le fait quils soient convaincus, jusque dans leur propre conscience, de la seigneurie et de la bonté du Christ dont ils sont séparés.
Conclusion
Tout compte fait, il savère que luniversalisme contemporain, par la manière dont il conçoit le triomphe de la grâce, réduit considérablement la profondeur de cette victoire. Le triomphe de la grâce, pourrait-on dire, perd ici en profondeur ce quil gagne en largeur : lhistoricité de lappropriation du salut est sacrifiée à son universalité.
Certes, tout homme est sauvé en Jésus-Christ, mais un homme diminué, atrophié de la partie la plus décisive de lui-même. Le champ de sa vocation et de sa responsabilité historique se réduit désormais à vivre en consonance ou en dissonance existentielle avec un salut qui, de toute manière, et inéluctablement, lemportera.
Il est fort regrettable que les universalistes, souvent pour des raisons dordre sentimental, se permettent décarter les traits de la révélation biblique qui leur paraissent trop tranchants. Car, ce faisant, sous prétexte de la protéger, ils dépouillent la vie de chaque individu de limportance que la doctrine biblique lui confère, et méconnaissent les enjeux éthiques considérables qui sattachent à sa décision.
Prendre au sérieux ce que le Nouveau Testament dit de la particularité du salut (le salut des seuls croyants), ce nest pas transformer la bonne nouvelle du salut en une doctrine «horrible et blasphématoire», mais cest affirmer quil plaît à Dieu, jusque dans lordre de la grâce, de traiter avec lhomme comme avec une personne, de le prendre au sérieux dans ses choix et ses déterminations personnelles.
Si quelquun veut, au nom de lEvangile, prendre la défense des notions damour et de générosité, il fait bien. Mais ce nest pas en adhérant à lidée universaliste quil y parviendra, mais, au contraire, en proclamant à tous les hommes la bonne nouvelle du salut par la foi en Jésus-Christ, et en les appelant à cet acte de foi personnelle avec empressement et solennité.
* M. Johner est professeur déthique à la Faculté libre de théologie réformée dAix-en-Provence.
1 B. J. Nicholls, «The Exclusiveness and Inclusiveness of the Gospel», Themelios (1979 :2), 63.
2 H. Blocher, «Le champ de la rédemption et la théologie moderne», Hokhma 43 (1990), 38.
3 J. A. T. Robinson, «Universalism is it Heretical?», Scottish Journal of Theology (1949 :2), 146.
4 J. Ellul, «Le salut universel», dans Ce que je crois (Paris : Grasset et Fasquerelle, 1987), 252 (cest nous qui soulignons).
5 J. Ellul, ibid., 252.
6 J. A. T. Robinson, op. cit., 145.
7 E. A. Blum, «Shall you not Surely Die?», Themelios (1979 :2), 60.
8 H. Blocher, «La doctrine du châtiment éternel», Ichthus 32 (1973), 7, disponible sous le titre Irons-nous tous au paradis? (Aix-en-Provence : Kerygma, 1999).
9 K. Barth, «La damnation de lhomme », Dogmatique (Genève : Labor & Fides, 1973, IV, III**), 122-123.
10 T. F. Torrance, «Universalism or Election?», Scottish Journal of Theology (1949 :3), 313.
11 E. Brunner, «Réconciliation universelle et jugement dernier», La doctrine chrétienne de lEglise, de la foi et de lachèvement (Genève : Labor & Fides, 1967), 505 (cest nous qui soulignons).
12 E. Brunner, op. cit., 505.
13 G. C. Berkouwer, op. cit., 250.
14 E. Brunner, «The Last Judgment and the Problem of Universal Redemption», Eternal Hope (Philadelphie : The Westminster Press, s. d.), 184.
15 T. F. Torrance, op. cit., 314.
16 Pour plus de développement à ce propos, cf. M. Johner, «Luniversalité et la particularité du salut chrétien», La Revue réformée 156 (1988 :4), 18-24.
17 J. Ellul, op. cit., 268.
18 Jn 3 :36; cf. Mc 16 :16; Hé 3 :14 et 4 :3.
19 K. Barth, op. cit., 119.
20 K. Barth, «Kirchliche Dogmatik» IV/I (Zurich : Zollikon, 1953), 634.
21 G. C. Berkouwer, De Triomf der Genade in de Theologie van K. Barth (Kampen : Kok, 1954), 263.
22 G. C. Berkouwer, ibid., 261.
23 Cf. sur cette question les remarques prudentes de J. Ellul in Ethique de la liberté, 89-90.
24 Pour plus de développement à ce propos, cf. M. Johner, op. cit., 33-37.
25 H. Bavinck, Gereformeerde Dogmatiek II (Kampen : Kok, 1928), 368.
26 Ep 1 :22.
27 1 Co 11 :3.
28 Ep 1 :10; cf. Col 1 :15-20.
29 Ph 2 :9-10.
30 Ep 1 :23; Col 1 :18, 24.
31 O. Cullmann, Royauté du Christ et Eglise selon le Nouveau Testament (Neuchâtel et Paris : Delachaux et Niestlé, 1971), 54-55.
32 J. Cruvellier, «Le châtiment éternel», Etudes évangéliques (1955 :4), 86.
33 Quest-ce, par exemple, que «les pleurs et les grincements de dents» sinon, en Matthieu 22 :13, le déchirement intérieur de celui qui prend toute la mesure de la générosité que Dieu a manifestée à son égard, et pour qui, cependant, le temps den jouir est révolu? Quexpriment les gémissements de celui dont «le corps et la chair se consument», si ce nest, en Proverbes 11 :5-14, le cri «comment ai-je pu haïr linstruction (...), comment ai-je pu ne pas écouter la voix de mes maîtres»? Qexpriment «les pleurs et les grincements de dents», sinon, en Luc 13 :23-30, le remords incommensurable de ceux qui, voyant les multitudes venues des quatre coins de la terre se mettre à table dans le Royaume de Dieu avec leurs pères Abraham, Isaac et Jacob, frappent et crient, mais un peu tard, «Seigneur ouvre-nous»?