Paul SANDERS*
L'historiographie du XVIe siècle a souvent minimisé la vie et l'œuvre de certains réformateurs dits "secondaires" ou "de seconde génération". Ainsi dans l'ombre de Luther, de Zwingli et de Calvin, œuvraient des figures indispensables au succès de la Réforme, telles que Mélanchthon, Bèze et Bullinger. Ce dernier (1504-1575) a été pasteur, auteur, polémiste; son chef-d'œuvre est la Confession helvétique postérieure.
Henri Bullinger est né en 1504 à Bremgarten, dans l'actuel canton d'Argovie (Aargau), fils du doyen du chapitre de Bremgarten, qui vivait ouvertement en concubinage selon un arrangement conclu avec l'évêque de Constance. Après avoir commencé sa scolarité à la Trivialschule de Bremgarten, le jeune Bullinger étudie à l'école latine d'Emmerich-sur-le-Rhin et y reçoit une formation marquée par la devotio moderna, mais soucieuse d'admettre l'apport nouveau de l'humanisme. Pendant ces années à Emmerich, il forme alors le vœu de devenir chartreux.
A l'âge de 15 ans, en juillet 1519, Bullinger s'inscrit à l'académie Bursa Montis à Cologne, et obtient en octobre 1520 le titre de bachelier. Malgré son attachement à la pédagogie traditionnelle, la Bursa Montis était ouverte à l'humanisme. Bullinger est donc élève de la via antiqua influencée par l'humanisme, formation à la fois conservatrice et moderne, tenant de l'esprit du Moyen Age et de celui de la Renaissance.
En 1520, une controverse à Cologne à propos des doctrines de Luther incite Bullinger à approfondir ses connaissances théologiques afin de découvrir les "doctrines communément admises et connues de tous" et une "méthode et règle" pour les comprendre. La lecture des Sentences de Pierre Lombard et du Décret de Gratien l'amène à celle des Pères de l'Eglise. Se rendant compte que ces derniers s'appuient sur les Ecritures, Bullinger achète un Nouveau Testament, qu'il étudie à l'aide d'un commentaire de Jérôme. Sa lecture du Nouveau Testament l'amène progressivement à abandonner le dessein qu'il avait formé à Emmerich de devenir chartreux. Il se consacre "nuit et jour à l'étude des livres sacrés" et aux Loci Communes de Mélanchthon. Il remarque également que la méthode de Luther ressemble plus à celle des Pères anciens qu'à celle des scolastiques.
Bullinger obtient en février 1522 le grade de maître ès arts, puis retourne dans sa ville natale où il s'applique à l'étude des lettres et des Ecritures, continue celle des Pères et examine d'autres écrits de Luther.
C'est en 1523 que Bullinger voit Huldrych Zwingli3 pour la première fois lors d'un voyage à Zurich. Après avoir lu les livres de Zwingli et écouté ses discours, Bullinger devient zwinglien en déclarant "adhérer à cette doctrine", qu'il qualifie de "solide, vraie et conforme aux Ecritures". Quelques mois plus tard, lors d'une conversation privée, Zwingli et Bullinger constatent une identité de vues sur la signification de la présence du corps et du sang du Seigneur dans la cène. Bullinger évoque à cet égard l'influence "d'un certain écrit vaudois et des livres d'Augustin". Sur les instances de Zwingli, il s'engage à n'en rien dire à personne. En effet, Zwingli rend publique sa nouvelle prise de position "symbolique" en publiant la Lettre à Matthieu Alber en novembre 1524.
En mars 1525, dans le sillage de Zurich, Kappel est le théâtre de la Réforme. Les images saintes peintes sur les murs sont passées à la chaux et les statues enlevées. Au mois de septembre, la messe est abrogée. En mars 1526, le premier culte réformé est célébré, les moines se dépouillent de leurs habits religieux, la lecture du texte sacré se substitue au chant et les reliques sont abandonnées. L'abbé du couvent se marie en février 1527 et la communion est célébrée pour la première fois sous les deux espèces.
Eprouvant le besoin de compléter sa formation théologique, Bullinger prend un congé, en 1527, d'environ cinq mois pour suivre des cours de la Prophezey à Zurich. Bullinger peut s'initier à l'hébreu et perfectionner son grec. Il complète ainsi sa formation proprement théologique qui était jusqu'alors essentiellement celle d'un autodidacte.
1528 est une année riche en événements pour Bullinger. Il participe à la dispute de Berne (1528), où il rencontre Bucer, Blaurer et Farel. Il publie le premier tome de son traité De Origine Erroris, dont la lecture amènera Théodore de Bèze à la conversion4. Il reçoit du synode zurichois l'ordination au ministère pastoral, en juin 1528.
Ces années 1523-1528 sont pour lui une période de riche production littéraire, la plus grande partie des ouvrages rédigés étant de nature théologique, en particulier des ouvrages polémiques et éthiques. Il dresse lui-même un catalogue de ses écrits latins et allemands: plus de 70 écrits en six années.
En 1529, le père de Henri Bullinger fait scandale à Bremgarten lorsque, du haut de la chaire, il confesse avoir maintenu le peuple dans "l'ignorance papistique" et exprime son désir de prêcher désormais la seule doctrine du Christ. Il doit se démettre de ses fonctions. Coup de théâtre: quelque temps après, le jeune Bullinger est invité à prêcher à Bremgarten. En mai 1529. A la suite de cette prédication, le conseil de la ville lui demande de devenir prédicateur et réussit à négocier sa venue avec Zurich. Bullinger prend ses nouvelles fonctions à Bremgarten en juin 1529.
Au mois d'août 1529, Henri Bullinger se marie avec Anna Adlischwyler, ancienne nonne du monastère dominicain d'Oetenbach, à Zurich. Le mariage est célébré par le frère aîné de Henri, Johannes Bullinger. A la fin du mois de décembre de la même année, Henri Bullinger célèbre les noces "officielles" de ses parents au Grossmünster. Après plus de trente ans de vie commune, le couple âgé a tenu à célébrer son union de manière évangélique.
Les années 1529 et 1530 sont des années de travail pastoral assidu. Bullinger commence à prêcher serie continua sur le Nouveau Testament. Bullinger est si occupé à asseoir et à faire progresser la Réforme à Bremgarten qu'il doit refuser l'invitation de Zwingli à l'accompagner au colloque de Marbourg pour y rencontrer Luther et ses amis.
Janvier 1531 est l'époque d'un conflit aigu à Bremgarten avec les anabaptistes, ce qui incite Bullinger à rédiger un ouvrage historico-polémique sur l'origine de l'anabaptisme, A propos du sacrilège impudent des anabaptistes, publié en 1531 à Zurich, ouvrage qui a influencé profondément l'historiographie protestante.
Un autre combat se prépare, armé cette fois-ci, entre territoires catholiques et protestants. La Diète générale de Bremgarten a lieu aux mois de juin, juillet et août de 1531, pendant laquelle des tentatives désespérées de conciliation se soldent par l'échec. La première paix de Kappel (1529) n'a pas suffi à apaiser les esprits. Un blocus économique exaspère les cantons catholiques. Bremgarten, ville acquise à la Réforme, se trouve en pays catholique et est prise en tenaille dans le conflit. Bullinger tente d'être un médiateur, préférant par tempérament et par conviction une dispute publique à un conflit armé.
Les choses se précipitent le 11 octobre 1531 lorsque les troupes réformées et catholiques se rassemblent à Kappel. L'affrontement est désormais inévitable. La déroute est du côté évangélique. Zwingli est tué ainsi que des pasteurs et des notables du territoire de Zurich. Le 16 novembre, les réformés sont contraints d'accepter la deuxième paix de Kappel, dont les conditions arrêtent l'extension de la Réforme zurichoise et font échouer les desseins de Zwingli.
Le 20 novembre 1531, Bullinger doit fuir Bremgarten pour Zurich avec son père, son frère Johannes et son collègue Schuler. Anna Bullinger et ses deux filles suivent ce même chemin quelque temps plus tard5. Tous les Bullinger sont recueillis à Zurich par un ami de longue date qui habite à quelques mètres du Grossmünster, la grande collégiale de Zurich. On demande à Henri Bullinger d'y prêcher. Oswald Myconius, de Bâle, qui l'entendit, s'exclame dans une lettre: "...Zwingli n'est pas mort, mais tout comme le phénix, il est ressuscité." En 1531, Bullinger a acquis une expérience pédagogique, pastorale et réformatrice. C'est précisément un homme ayant ce profil que Zurich recherche.
Après avoir reçu deux appels quasi simultanés au ministère pastoral de Bâle et de Berne, Bullinger s'en remet à l'avis du conseil de la ville de Zurich. En décembre 1531, âgé de 27 ans, Henri Bullinger est élu premier pasteur de la collégiale, et entre en fonction aussitôt.
Bullinger réagit en menaçant de démissionner, avec tout le corps pastoral zurichois. Un compromis est trouvé: Bullinger promet au Conseil que les théologiens ne s'immisceront plus dans les affaires de l'Etat. Toutefois, les prédicateurs pourront aborder les questions politiques ou communautaires, à condition que le fondement en soit la Parole de Dieu6.
Bullinger doit ensuite faire face à un conflit interne. Le fidèle collaborateur de Zwingli, Léo Jud, déclare se sentir incapable de donner la Cène aux incrédules ou aux impies et exprime le désir de confier la discipline aux seules instances ecclésiastiques. Bullinger réplique que le principe de Jud est bon, mais le moment mal choisi, car Jud risque ainsi de compromettre l'autorité de l'Eglise et la liberté de prédication récemment acquise. Il faut plutôt, selon l'Antistès, exhorter les fidèles avant la cène, tout comme le Christ l'a fait avec ses disciples lors du dernier repas, et s'en remettre au magistrat chrétien pour prendre les mesures disciplinaires. C'est Bullinger qui obtient gain de cause dans cette affaire.
A la suite de pressions catholiques dans la ville et dans le territoire de Zurich, Bullinger fait passer par le Grand Conseil le Mandat de réforme de l'Etat de Zurich. Considéré par les cantons catholiques comme une insulte à la messe et une violation du traité de paix, ce Mandat est attaqué de toutes parts dans la Confédération: même les Autorités zurichoises en ressentent les effets, les cantons catholiques voulant imposer à Zurich des mesures humiliantes. Au synode de 1533, Bullinger brandit une nouvelle fois la menace de la démission collective du corps pastoral si le conseil cède devant les attaques des catholiques. Ce dernier, sous cette pression, adopte la position de Bullinger et fait bloc avec l'Eglise.
Conrad Pellikan (1478-1556) enseigne le grec et l'hébreu. Théodore Bibliander (Buchmann) devient le successeur de Zwingli dans l'enseignement de l'Ancien Testament. Conrad Gessner (1516-1565), professeur de grec, est également un grand savant de son époque. Pierre Martyr Vermigli (1500-1562) se charge en 1556 des cours d'hébreu et sur l'Ancien Testament7.
Bullinger développe sa conception de l'éducation dans sa Ratio Studiorum8 en y soulignant la nécessité de connaître les langues bibliques, les lettres, la philologie et la rhétorique pour comprendre le sens de la Bible.
Dans le domaine du ministère de consolation, son traité Rapport sur les malades permet de mieux comprendre en quoi consiste le soin pastoral des malades et des mourants: on y trouve un véritable "comment bien mourir" de la Réforme.
Bullinger et la ville de Zurich jouent aussi un rôle auprès des exilés français. Bullinger compose le traité Von der schweren Verfolgung der christlichen Kirchen en 1573 après le massacre de la Saint-Barthélemy, traduit en latin, en néerlandais, en français et en anglais. Bullinger garde des relations épistolaires et personnelles avec de nombreux diplomates, humanistes et autres hommes importants de France, ce qui fait de Zurich un lieu à l'hospitalité reconnue9.
Un nombre important de publications de Bullinger est destiné à réconforter les protestants exilés par la persécution. Toute l'Europe protestante en est touchée. Des exilés protestants de toutes parts (Hongrie, Pologne, Angleterre, France, Danemark, Allemagne) viennent chercher refuge à Zurich.
Cela contribue à forger la réputation de Bullinger: sa notoriété est importante parmi les Réformateurs de son époque. Le nombre très important de visiteurs de nombreux pays que Bullinger reçoit à Zurich explique en partie l'étendue de son influence, la quantité de sa correspondance et le succès de ses publications.
Une bonne partie de ses échanges épistolaires se fait avec l'Angleterre, ainsi il peut peser sur la Réforme dans ce pays, surtout après l'avènement d'Edouard VI.
Une partie importante de ses lettres s'adressent à des amis auxquels il est lié sur les plans linguistique, culturel et géographique: Suisse alémanique, Alsace, Allemagne, Pays-Bas. La France et la Suisse romande reçoivent une part très importante de la correspondance de Bullinger. Notons que nous avons donné un aperçu de ces relations épistolaires dans d'autres travaux10.
Cette volumineuse correspondance s'explique par la personnalité d'un homme dont l'affabilité permet de créer un vaste réseau de liens, entretenus par une fidélité à toute épreuve. Ainsi la maison de Bullinger ressemble à une véritable agence d'informations provenant de toute l'Europe.
1549 est l'année de la publication du premier tome des Décades, 50 sermons doctrinaux qui connaissent un grand succès. Cette même année, un pas immense est franchi dans la direction de l'unité réformée, menant à un rapprochement à long terme entre les réformes zurichoise et genevoise. Il s'agit de la conclusion de l'accord eucharistique de Zurich, l'Accord de Zurich (Consensus Tigurinus), entre Bullinger et Calvin. Cet accord constitue l'une des contributions les plus durables de Bullinger à la Réforme13.
Le Consensus et les Décades inaugurent une époque où la contribution théologique de Bullinger est considérable14. Sa réputation de dogmaticien grandit grâce au succès d'un bref résumé du contenu des Décades, la Somme de la religion chrétienne de 1556. Dans l'édition française de 1565 des Décades, la Somme est annexée comme outil de formation supplémentaire.
Mais le chef-d'œuvre dogmatique de Bullinger est la Confession helvétique postérieure (1561/1566), qui a un retentissement tout à fait extraordinaire en Europe15. Cette confession contient 30 articles soulignant la catholicité de l'Eglise, ses racines anciennes des premiers siècles et un résumé théologique simple mais bien composé sur la prédestination, le libre arbitre, les sacrements, la vie ecclésiastique, le mariage et la famille. Cette confession parle d'une "prédestination modérée" et affirme la présence spirituelle du Christ dans les éléments de la cène. Elle est rapidement adoptée par presque tous les cantons réformés helvétiques et leurs alliés (Neuchâtel l'adopte en 1568 et Bâle ne l'approuve qu'en 1644). La Confession helvétique postérieure mérite même l'éloge de Bossuet:
Je dois donc ce témoignage aux zwingliens que leur confession est la plus naturelle de toutes: ce que je dis non seulement à l'égard du point de l'eucharistie, mais à l'égard de tous les autres; et en un mot, de toutes les confessions de foi que je vois dans le parti protestant, celle de 1566 est, avec tous ses défauts, celle qui dit le plus nettement ce qu'elle veut dire.
Bullinger traite également de l'histoire générale de l'Eglise dans ses ouvrages apologétiques et polémiques Le concile de Trente et A propos de la dure persécution des Eglises chrétiennes, où il prouve la connaissance qu'il a de l'histoire antique et patristique. Ses discussions et disputes avec ses adversaires font presque toujours appel à l'histoire.
Son souci de toujours descendre aux racines historiques des mouvements pour en expliquer les croyances confère à Bullinger une place importante dans l'historiographie protestante et suisse du XVIe siècle.
Après les premières années de consolidation d'une Eglise zurichoise fragile et divisée, Bullinger peut se consacrer à l'approfondissement de l'œuvre réformatrice. La seconde paix de Kappel a interdit l'extension géographique de la Réforme, mais c'est dans un travail en profondeur que Bullinger veut maintenant s'engager.
Les vingt-cinq années d'interprétation du texte biblique à Kappel, Bremgarten et Zurich, entre 1523 et 1548, forment la base exégétique de toute une série d'ouvrages théologiques sytématiques qui sortent de la plume de Bullinger pendant les vingt-cinq années suivantes. Ces ouvrages font connaître Bullinger dans tout le monde protestant.
Sa position comme chef de l'Eglise zurichoise étant déjà solidement établie, il a la possibilité de former par ses publications, sa correspondance et son accueil un réseau international de relations, véritable circuit de diffusion et de traduction de ses ouvrages. Cela lui fait jouer un rôle de conseiller à l'échelle du protestantisme européen. Les Décades prouvent de manière exemplaire cette influence exercée dans l'Europe réformée.
Pendant les années 1531-1548, Bullinger parvient à réaliser son profond désir: la stabilisation et l'extension de l'influence de l'Eglise zurichoise après Kappel. Bullinger révèle alors des qualités d'organisateur, de médiateur et d'homme de terrain efficace. Il se montre également un pasteur, un prédicateur et un théologien d'envergure.
Bullinger passe en revue dans son Diaire toute l'actualité européenne. Il y parle du Colloque de Poissy, des guerres du Pape, des guerres de Charles Quint contre les protestants, de l'Intérim d'Augsbourg, de l'ouverture et de la fermeture du Concile de Trente, des événements royaux, des règnes d'Elizabeth Ire et de François II, de Jean de Medicis au siège papal. Il mentionne les décès de Charles Quint et de deux de ses sœurs, du roi Christian de Danemark, d'Henri II de France, du pape Paul IV. Bullinger parle en détail des intrigues et des événements survenus entre les catholiques et les huguenots en France, avec les Guise, les Condé, Coligny, et de la tragédie de la Saint-Barthélemy. Il raconte aussi ses maladies, il décrit ses différents logements, les cadeaux reçus, ses vacances, et il fait toutes sortes de remarques météorologiques, économiques et agricoles.
Atteint à partir de 1565 par une maladie des reins, Bullinger est très fatigué et souffre beaucoup. Son état s'aggrave à l'été 1574 et il prêche ses derniers sermons lors de la Pentecôte 1575. Ne pouvant plus quitter son lit, Bullinger convoque ses collaborateurs pour leur faire ses adieux et les exhorter. Dans son testament, rédigé le 2 août, il recommande à sa succession son fils adoptif et gendre, Rodolphe Gwalther. Bullinger meurt le 17 septembre 1575, ayant achevé sa longue carrière réformatrice et quarante-quatre ans de pastorat à la tête de l'Eglise zurichoise.