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LE CHRÉTIEN À L’ÉPREUVE DE L’ARGENT Réflexions éthiques et
bibliques[1] Michel JOHNER* L’argent est sans doute un des symboles les plus représentatifs de la société moderne, suscitant à la fois fascination et aversion. L’argent est vecteur de prestige et conserve en même temps un parfum de péché et de scandale. De nombreux penseurs (sociologues, anthropologues) ont démontré comment la «monétarisation de la vie sociale» a participé activement à l’émergence du monde dans lequel nous vivons, comme aussi à la «pétrification des rapports sociaux». Interrogations
contemporaines diverses Dans la réflexion contemporaine,
nombreuses sont les interrogations éthiques qui touchent à notre rapport à
l’argent. – Le passage à l’euro, par exemple, va contraindre à l’apprentissage
d’un nouveau code monétaire et à la reconstruction d’une mémoire des prix,
déterminant aussi concrètement les comportements de dépenses. – L’extension et le succès de la Bourse ont fait grandir, dans la modernité, l’idée d’«une déconnexion possible entre l’enrichissement et le travail» (l’idée fantasmatique de pouvoir s’enrichir sans travailler). Au travers de la Bourse émergent également des masses financières considérables qui migrent, de par le globe, comme des vols d’étourneaux, sans jamais s’attacher ou se solidariser au sort des personnes dont elle tire cependant profit. D’où le développement d’un affairisme international qui pourrait ignorer les réalités humaines de la production, de la consommation et de la vie quotidienne dont il entend néanmoins profiter. Suivre la moindre évolution «en temps réel» et céder à la pression de l’analyse instantanée des événements dans le monde économique, c’est aussi privilégier la réflexion à court terme. La violence de la Bourse est en grande partie imputable à un «excès de vitesse décisionnelle», à laquelle l’informatisation contribue largement. – La mondialisation (comme abaissement des frontières douanières et uniformisation des règles d’échanges), dans laquelle ses partisans saluent une formidable liberté en expansion, et ses adversaires dénoncent une stratégie de conquête présentant une menace grave pour l’avenir de l’humanité (sorte de néocolonialisme). La chute spectaculaire des régimes communistes (dont celle de l’empire soviétique en 1991) a largement contribué à répandre l’idée qu’il ne peut y avoir d’autre système économique que celui de l’économie de marché, et a considérablement anesthésié la conscience occidentale sur les revers possibles du libéralisme économique. Beaucoup s’opposent à la mondialisation, aujourd’hui, en faisant remarquer qu’une mondialisation sans conscience ne peut qu’«augmenter la fracture entre les pays riches et les pauvres», en particulier les pays du tiers monde, endettés parfois jusqu’à l’asphyxie. L’équité de la compétition (ou la «liberté» de l’échange) est mise en question par les pouvoirs considérables que procure l’argent à celui qui en possède sur celui qui en est démuni. Il est notable, à ce propos, que la législation vétérotestamentaire sur l’argent ait eu le souci, précisément, de protéger le pauvre contre le danger d’être assujetti à l’esclavage. La distance entre la pauvreté et l’esclavage, sous l’éclairage biblique, est très étroite. La mondialisation est aussi critiquée par beaucoup «comme une menace pour la démocratie», dans la mesure où elle tend à subordonner les pouvoirs politiques nationaux aux contraintes du marché, à poser le primat de l’économique sur le politique (notamment en matière de politique sociale, d’emploi et d’environnement). La monétarisation de
la reconnaissance Outre ces différentes questions, sera perçu par le chrétien comme particulièrement préoccupant le fait que l’argent, dans la pensée contemporaine, ait cessé d’être une valeur économique (c’est-à-dire un instrument, un outil) pour devenir une valeur en soi: «le symbole même de la réussite et de la reconnaissance» sociale. Comme chrétiens, le thème de la «reconnaissance» nous est cher (proche cousin de celui de la justification que nous croyons accessible par la foi en l’œuvre de Jésus-Christ). C’est pourquoi, il ne peut nous laisser indifférents que la reconnaissance, dans la conscience contemporaine, soit de plus en plus monétarisée ou médiatisée par l’argent. Fonctionnant comme un véritable
«sacrement séculier», l’argent, aujourd’hui, est souvent la dernière référence
commune survivante. En Occident, il a été mis au premier rang parmi les
langages de la reconnaissance. L’argent est la seule langue que tout le monde
comprenne encore. La
déresponsabilisation personnelle face à l’argent L’argent est reconnu aujourd’hui comme une notion complexe, qui ne désigne plus directement la «monnaie», au sens matériel du terme, mais une «puissance» économique. La richesse, ce n’est plus l’accumulation de la monnaie, mais le «pouvoir d’achat». C’est pourquoi il est devenu impossible de parler d’argent sans penser à la vie économique globale, l’argent possédé par l’individu n’ayant de valeur que dans la mesure où la vie économique globale, plus ou moins prospère, lui en attribue.
L’Evangile, en revanche, exprime très fortement la conviction que le cœur du problème de l’argent (et de toutes les injustices que celui-ci peut engendrer) se situe au plan personnel, dans le rapport passionnel (et spirituel) que l’individu entretient avec l’argent, et non dans les défauts objectifs de tel ou tel système économique, qu’il suffirait de changer pour que la justice ou l’équité triomphe. A sa lumière, le système économique le plus parfait, celui qui permettrait d’avoir la vie économique la plus équilibrée, se trouvera toujours mis à mal tant que l’individu n’aura pas fait face à la perversion de son rapport personnel à l’argent. Cela ne signifie pas que l’insistance évangélique sur la responsabilité personnelle ait pour effet d’invalider toute réflexion ou réformes relatives aux systèmes économiques. L’éthique chrétienne, et notamment protestante, a au contraire produit de nombreux fruits dans ce domaine. Il lui importera néanmoins de ne pas tomber dans l’une ou l’autre des idolâtries économiques de notre temps[3] en se rappelant que les améliorations du système ne sont susceptibles de porter leurs fruits que dans la mesure où l’individu, conjointement, fera face, devant Dieu, aux ambiguïtés qui traversent son rapport personnel à l’argent. Jean Calvin, par exemple, est souvent présenté comme étant le père du capitalisme (suite à la thèse de Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme). Il faut savoir, cependant, que la plupart des économistes aujourd’hui contestent la pertinence de cette thèse, tout en reconnaissant que Calvin a été le premier homme d’Eglise à apporter (sous certaines conditions) la caution de l’Eglise à la pratique du prêt à intérêt, donnant ainsi au capitalisme une sorte de «bénédiction baptismale» qui a fortement contribué à son développement, notamment dans les pays protestants[4]. Le rapport à
l’argent: un point névralgique
Il est dit, dans l’évangile de Marc (12:41), qu’un jour, Jésus, se tenant à l’entrée du temple, «regardait comment chacun mettait son offrande dans le tronc». Ce qui l’intéresse, c’est bien le comment, soulignant par là le caractère d’épreuve, de pierre de touche, que peut constituer le rapport à l’argent dans la vie des croyants. Dieu et Mammon «Ne vous amassez pas des trésors sur la terre où les
vers et la rouille détruisent et où les voleurs percent et dérobent, dit Jésus,
mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni les vers ni la rouille ne
détruisent et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton
trésor, là aussi sera ton cœur (…) Et nul ne peut servir deux maîtres, car ou
il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre.
Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. C’est pourquoi je vous le dis: ne vous
inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni de votre corps de quoi
vous serez vêtus (…) car cela ce sont les païens qui le recherchent. Or, votre
Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement son Royaume et
sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus (…)» (Mt 6:19-34) Lorsque Jésus, dans cette parole célèbre, désigne l’argent du nom de Mammon (Mt 6:24, Lc 16:13), il personnifie le pouvoir de l’argent, et le reconnaît comme étant susceptible de devenir pour l’homme une sorte de divinité «revendiquant la place et l’autorité qui sont celles de Dieu». L’argent, de toute évidence, est à ses yeux une puissance de nature spirituelle pour laquelle la monnaie n’est qu’une apparence, une manière d’être, une forme dont elle se sert dans sa relation avec les hommes. Au niveau le plus profond de
notre être, l’amour de Dieu et l’amour de l’argent lui apparaissent comme étant
totalement contraires et exclusifs
l’un vis-à-vis de l’autre. De plus, le Christ, parlant de Dieu et de Mammon,
décrit la condition humaine comme étant «enfermée dans l’alternative d’être
soumise à l’un ou à l’autre de ces deux maîtres». De telle sorte que la seule
façon, pour l’homme, de ne pas être l’esclave de Mammon sera – et c’est bien là
la pointe de son exhortation – de faire de Dieu son Maître, de faire allégeance
au Royaume de Dieu (v. 33). Seule la justification par la foi est susceptible de
libérer de l’esclavage de Mammon La tentation
véhiculée par l’argent La richesse est tentation chaque fois que l’espoir mis en elle devient concurrent de ce l’on ne peut recevoir que de Dieu, en particulier l’assurance, la sécurité, la reconnaissance personnelle. Celui qui dispose d’une puissance, quelle qu’elle soit, a toujours pour tentation de rapporter à cette puissance son amour, son espérance, sa sécurité. L’abondance matérielle, en particulier, est propre à éveiller en l’homme l’idée de pouvoir se passer de Dieu. Ainsi que prie l’auteur des Proverbes: «Ne me donne pas la richesse, de peur qu’étant rassasié je ne te renie et ne dise: qui est l’Eternel?» (Pr 30:8) La tentation qui frappe à la porte de l’homme qui est dans l’abondance, c’est d’ignorer qui est l’Eternel, de se satisfaire de ce qu’il possède et de ne plus voir ce que Dieu vient faire dans sa vie, c’est de s’emparer de ce que Dieu donne et d’en faire sa chose, au lieu de rendre grâce et de rendre gloire. Ce qui séduit l’homme au travers de l’argent – compte tenu de son statut d’équivalent général –, c’est l’ambition de l’indépendance, l’idée d’une forme de sécurité autarcique, la pensée de l’autonomie vis-à-vis de Dieu. L’esclavage de
l’argent jusque dans la pauvreté Cela dit, il est important de prendre conscience du fait que l’esclavage de l’argent, dont l’Evangile veut libérer, est un esclavage qui peut être vécu, non seulement dans la richesse, mais tout autant dans la pauvreté! Face à la tentation de l’argent dont Jésus parle, le pauvre n’est pas mieux disposé que le riche. La puissance de l’argent est susceptible d’assujettir les pauvres autant que les riches. Les uns, par l’accumulation, les autres par le désir, le souci, la frustration, et tous, de la même manière, par la convoitise. De même que l’accumulation est une sujétion de l’homme à ce qu’il possède, l’envie ou la frustration est une sujétion de l’homme à ce qu’il n’a pas. Tous deux sont esclaves de l’argent. La liberté chrétienne est autant méconnue par l’un que par l’autre! Dans l’optique des évangiles, ce
n’est donc ni la pauvreté qui justifie (ainsi qu’a pu l’enseigner une certaine
théologie politique) ni l’abondance qui condamne! La suprême tentation du
pauvre, ce serait de se déclarer juste du fait de sa pauvreté. Parce qu’il est
pauvre, il lui semble que le mal lui soit légitime et que Dieu n’a qu’à
justifier. Ce serait, de sa part, passer complètement à côté de l’Evangile. La liberté chrétienne Transformer le rapport de l’homme à l’argent, l’introduire en une forme nouvelle de liberté, révolutionnaire autant pour celui qui possède que pour celui qui ne possède pas, sera l’un des fruits directs de la justification par la foi en l’œuvre rédemptrice accomplie par Jésus-Christ (en faveur des pécheurs insolvables que nous sommes). L’apôtre Paul, par exemple, désigne le contenu de cette liberté lorsqu’il dit aux Philippiens: «J’ai appris à me contenter de l’état où je me trouve. Je sais vivre dans l’humiliation et je sais vivre dans l’abondance. En tout et partout, j’ai appris à être rassasié et à avoir faim, à être dans l’abondance et à être dans la disette. Je puis tout par celui qui me fortifie.» (4:11-14) Cette capacité nouvelle apparaît à l’apôtre, non seulement comme un fruit direct de la victoire du Christ, mais également comme étant dans la vie d’un homme l’une des libérations les plus difficiles à obtenir. Comme s’il disait que celui qui parvient à surmonter l’argent peut tout surmonter, car il n’y a pas de libération plus difficile que celle-là! Et c’est à ce sommet-là que la foi chrétienne veut nous élever!
Aussi est-il important de dire
que la vraie liberté vis-à-vis de l’argent, ce n’est pas nécessairement de tout
donner! Surmonter l’argent, c’est pouvoir vivre de même, rester le même,
être consacré de même à Dieu, que
l’on ait peu d’argent ou que l’on en ait beaucoup! Si la réponse chrétienne au
problème de l’argent n’est pas une fuite en avant dans l’accumulation des
richesses, ce n’est pas davantage le vœu d’abandonner tous ses biens aux
pauvres, car ce serait, encore une fois, chercher une solution objective à une
maladie qui ne peut trouver son remède que dans l’établissement d’un rapport de
confiance personnelle en la grâce manifestée en Jésus-Christ. Pour une éthique
chrétienne de la richesse Ainsi, s’exprime également, dans la pensée chrétienne, ce que l’on pourrait appeler une éthique de la richesse. De son point de vue, l’argent en soi n’est ni intrinsèquement bon, ni intrinsèquement mauvais. Il est un instrument dont l’homme doit apprendre à bien user et à mettre au service de la vocation que Dieu lui adresse, comme aussi du témoignage qu’il l’appelle à rendre. En particulier, il s’agit de faire pénétrer la gratuité dans le monde qui lui est le plus étranger, le plus hostile: le monde de la vente, de la compensation, de la concurrence. Jésus, pourrait-on dire, demande à ses témoins de pénétrer dans le monde où tout s’achète et tout se vend, pour y faire briller le don et la grâce[8]. Le chrétien est appelé à utiliser les biens que Dieu lui donne de telle façon que les actes qu’il accomplit parlent aux hommes qui l’entourent, non seulement de l’appartenance de toutes choses à Dieu (c’est le sens de l’offrande qu’il fait), mais aussi de la gratuité de son élection, comme aussi de l’abondance de sa grâce. Dans le cadre de l’entreprise, notamment, le chrétien recevra vocation de travailler au développement d’une éthique soucieuse de justice, qu’il placera à la fois sous le signe de la mémoire (vis-à-vis de ceux qui ont porté l’entreprise) et sous le signe de l’espérance. Refusant de soumettre l’entreprise à la dictature des «évidences» immédiates (les «contraintes du marché»), il favorisera le temps long dans ses appréciations, et s’efforcera de développer une éthique d’espérance, attachant plus de valeur aux personnes qu’aux biens. Sans tomber dans les travers de la «théologie de l’abondance», il n’est pas abusif de dire que la richesse peut aussi revêtir une dimension prophétique. La richesse de Salomon, par exemple, fut un signe et une prophétie: cette richesse ne fut pas la sienne, mais celle du Royaume eschatologique dont elle était les prémices. Elle était annonciatrice. Dans la tradition puritaine, la fortune venant sanctionner le bon exercice du métier a souvent été interprétée comme une confirmation de la vocation, voire de l’élection (cf. thèse de M. Weber), créant le risque que ceux qui font fortune s’annexent du même coup la justification. Dans les Ecritures, cependant, il est notable que Dieu ne lie pas forcément sa bénédiction à ce signe. C’est la grande leçon que Job dut apprendre, que la bénédiction reste sur lui malgré ses revers de fortune[9]. Attachés à l’idée puritaine,
certains auteurs ont établi une relation de cause à effet théologique entre
l’essor du protestantisme et la prospérité économique des différents pays
européens à partir du XVIIe siècle. Xavier Couplet, par exemple[10],
affirme qu’en Europe occidentale le PNBH (produit national brut par habitant)
des pays à dominante protestante est supérieur à celui des pays catholiques:
«En moyenne un juif, un confucianiste ou un protestant produit trois fois plus
qu’un catholique, huit fois plus qu’un orthodoxe, quatorze fois plus qu’un
musulman, et vingt à trente fois plus qu’un bouddhiste, un animiste ou un
hindou.»[11] Mais
d’autres spécialistes, comme Emmanuel Todd[12],
tout en identifiant très nettement le développement économique de l’Europe à
partir du XVIIe
siècle à la montée en puissance des pays protestants, le rattachent au
développement de l’éducation induit par le protestantisme, et non à des
considérations relative à une théologie de la richesse. De son point de vue, ce
serait l’alphabétisation protestante de masse qui, dans une seconde phase, et
par accident[13], se
serait répercutée sur l’activité économique. Des actes symboliques
de détachement La libération de l’emprise de l’argent, fruit de la libération qui est en Jésus-Christ, peut aussi inspirer ce que j’appellerai des actes symboliques de détachement ou de renoncement.
Dans la première Eglise, on voit également, dans le même esprit, des chrétiens abandonner leurs richesses pour les mettre en commun, pratiquant ainsi une sorte de jubilé (Ac 4:32-37). Je ne crois pas, personnellement, à la pratique d’un communisme dans l’Eglise primitive, car l’Evangile n’a jamais considéré l’abandon des richesses comme obligatoire[14]. En revanche, il a inspiré à de nombreux croyants des actes symboliques de détachement et de renoncement. Nécessaires, soit pour eux-mêmes, afin d’éviter leur engourdissement et entretenir leur liberté vis-à-vis de l’argent, soit pour leur témoignage, dans un monde où tout se vend et rien ne se donne.
Ce ne sont pas là des obligations, dans la foi, mais des actes de liberté, qui ont toute leur place et leur valeur pour l’entretien de la vigilance chrétienne vis-à-vis du pouvoir de l’argent. Le désert et la
sobriété Un détour momentané par le désert peut aussi s’avérer profitable, dans un itinéraire spirituel, pour redécouvrir les vraies valeurs. Loin des fastes et des mirages de l’Egypte, Dieu a réappris aux enfants d’Israël ce qui comptait le plus pour leur vie. Dieu, dans sa pédagogie, les a fait passer par cette épreuve afin qu’ils apprennent à se rassasier des vraies richesses, et fassent (ou refassent) l’apprentissage de la liberté. Mais le périple de l’Exode, nous le savons, s’est aussi achevé dans «un pays où coulent le lait et le miel», un pays d’abondance donc! Ce qui a été dit plus haut de l’éthique de la richesse ne doit pas nous dissimuler à quel point il peut aussi être difficile de rester vigilant dans l’abondance. Il est facile pour le riche de se déclarer détaché. Mais l’est-il vraiment? C’est pourquoi, le croyant qui veut se prémunir contre la séduction de l’argent aura toutes les raisons d’adopter un style de vie que je qualifierai de sobre, à égale distance de la richesse et de la pauvreté (par allusion à la fameuse prière des Proverbes).
* M. Johner est doyen de la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence, où il enseigne l’éthique. [1] Nous recommandons, comme introduction à l’éthique chrétienne de l’argent, la lecture de deux ouvrages: J. Ellul, L’homme et l’argent (Lausanne: Presses Bibliques Universitaires, 1954, 1979), et F. de Coninck, La justice et l’abondance (Québec: La Clairière, 1997). [2] Cf. A. J. Haesler, Sociologie de l’argent et postmodernité (Genève et Paris, 1995); De Boek, «Eléments pour une sociologie de l’argent. La monnaie-plastique», La Revue européenne des sciences sociales, Bruxelles, n° 11 (1986),18-19; Le nouveau doux commerce, dans Questions d’argent, collectif sous la direction de J. P. Pouilloud et V. Guienne (Paris: Desclée de Brouwer, 1999). [3] Comme l’a écrit J. Ellul: «Rien dans le christianisme n’interdit de choisir une action libérale ou socialiste, à condition de garder le sens du relatif, et un exact scepticisme pour ces recettes inadéquates, et à condition surtout de ne pas faire de cette action une conséquence directe et naturelle de la foi chrétienne.» L’homme et l’argent (1979), 26. [4] Pour plus de développements sur le sujet, et les conditions sous lesquelles Calvin s’est prononcé en faveur du prêt à intérêt , cf. A. Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin (Genève: Publications de la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Genève, 1959), 453-469. [6] Par exemple, la façon dont certains protestants critiquent les dépenses somptuaires pratiquées dans le cadre du catholicisme me semble tout à fait significative à cet égard (et avec des arguments qui sont curieusement la réplique exacte de ceux qui ont été opposés dans l’évangile à l’offrande de parfum). [7]Cf. J.
Calvin, Première épître aux Corinthiens
(Aix-en-Provence/Marne-la-Vallée: Kerygma/Farel, 1996), 129. [8] Comme le dit Jacques Ellul, «donner, c’est ôter à l’argent son caractère de puissance, arracher son caractère sacré. (…) Les puissances du don sont innombrables: il détruit la puissance de l’argent, et fait pénétrer celui qui le reçoit dans le monde de la grâce. Il entreprend un nouveau circuit de causes et d’effets.» L’homme et l’argent, 147. [9] Au travers de l’Ancien Testament, de façon générale, il faut cependant reconnaître que la richesse des injustes reste un scandale. Le psalmiste, par exemple, fait largement retentir cette indignation: la richesse des injustes, à ses yeux, relève pratiquement de la profanation (l’homme qui défie Dieu et reste cependant riche, avec l’apparence de la bénédiction). [11] «Economie: essor ou déclin, tout est affaire de théologie», Le Christianisme au XXe siècle (automne 2000), interview. |