HISTOIRE ET ARCHÉOLOGIE BIBLIQUES
Sylvain J.G. SANCHEZ*
Il est bon de rappeler que le travail de lhistorien nest pas celui du théologien. Si leur champ détude est semblable quand on soccupe de textes bibliques, leur objectif diffère radicalement. Lhistorien mène une enquête et interroge des sources et des vestiges. Le théologien évangélique ne sintéresse pas à lhumain directement mais à la transcendance et, à travers elle, à lhomme. La Bible est le lieu dentrecroisement des volontés rendu possible sous la conduite du Saint-Esprit: Dieu a guidé la volonté dhommes soumis en les inspirant dans la composition de ces livres. Bref, lhistorien prend la Bible comme une source historique permettant déclairer le passé dun peuple au Proche-Orient-ouest-ancien; le théologien évangélique considère la Bible comme un livre inspiré où Dieu se révèle au peuple dIsraël. Quels sont donc les liens que vont tisser la science et la théologie? Larchéologie et la Bible? Lautorité de la raison et celle de la foi?
Il est également nécessaire de guérir une tendance actuelle néfaste en sciences religieuses: les littéraires, historiens et théologiens, ignorent trop souvent larchéologie. Version et thème reposent sur une connaissance obligatoire des langues anciennes, mais la connaissance de la Bible ne doit pas reposer sur la seule exégèse. Lhistoire et larchéologie ne sont pas à entendre comme les surs ennemies de la théologie, mais comme des disciplines complémentaires explorant, sous des angles différents, la matière biblique.
Nous commencerons par élucider ce que nous entendons par histoire, archéologie et Bible. Un détour par la théorie nous permettra de bien concevoir les données du problème. Les définitions étant posées, nous aborderons les rapports qui lient larchéologie et la Bible. Ce cheminement nous mènera inéluctablement au devant du questionnement de la raison et de la foi, dilemme moderne inconnu de la tradition biblique.
I. Clarification des concepts: quelques définitions
Lopinion veut que larchéologie soit lauxiliaire de lhistoire. Départissons-nous des idées reçues. Lhistoire est souvent la conjonction dun passé événementiel ponctuel et dun présent duratif. Lhistoire peut donc sécrire sous la forme dune fraction1
P
H = -----
p
Lhistoire nest que la résultante dun Passé objectif projeté à travers les lunettes dun présent subjectif: celui de lhistorien. Cest létude du processus historique soccupant des paramètres de la conjoncture: le temps, le lieu et le milieu. Elle soccupe donc de lévénementiel, de lespace (la géographie) et du sociologique. Lobjet de larchéologie est autre: il inclut toutes les manifestations techniques, il relève du plan de lart, alors que lhistoire relève du plan de la société. Il ny a donc pas de subordination possible mais un rapport dégalité: histoire ET archéologie. Larchéologie ne se définit pas par les conditions de lobservation (archéologies sous-marine, aérienne, archéométrie), ni selon des frontières géographiques ou chronologiques (archéologies biblique, homérique, chrétienne, orientale, du paysage ), mais selon la spécificité de son objet, cest-à-dire le fait quil sagisse dun produit de la technique (au sens très large de tout ce qui procède de la mise en uvre dun outillage, la cuisine aussi bien que la musique instrumentale, la monnaie autant que la statue, les édifices, ou les manuscrits ).
Ensuite, on dit communément que lhistorien a le nez dans la poussière des manuscrits et larchéologue les pieds dans la boue. Lassimilation de lhistoire à une simple enquête archivistique fait de lécrit lapanage de lhistoire. Lécrit nest pas réductible au seul fait de langage. Techniquement, en tant quouvrage, il relève de larchéologie qui sintéresse à sa fabrication, au matériau utilisé (papyrus, peau de mouton, tablette dargile, pierre), aux outils décriture (le stylet, le calame, le poinçon, la plume doie, la nature de lencre ). Le contenu du message peut intéresser lhistorien de lart sil sagit de la description dun monument disparu; il compte alors parmi les données testimoniales de larchéologie. Cette dernière peut fournir beaucoup deau au moulin de lhistoire parce que louvrage étant souvent conservé, en certains cas, elle permet autopsiquement de «voir par ses propres yeux» au lieu de regarder avec les yeux dun autre. La découverte des manuscrits de la mer Morte a enrichi notre connaissance de la transmission des textes bibliques.
La philologie entretient des rapports étroits avec lhistoire et larchéologie. Elle se diversifie suivant le support de travail: papyrologie, épigraphie, paléographie, numismatique Larchéologie entretient avec la philologie les mêmes rapports quavec lhistoire. Cela pose aussi les problèmes de lart et de la littérature. Une littérature de lart existe dans la Bible: la description du tabernacle dans le Pentateuque, la composition du temple de Salomon dans les livres historiques, les mesures précises de larche de Noé dans la Genèse. Un art de la littérature biblique sest développé avec les représentations figurées dépisodes bibliques par la mosaïque, la peinture, la sculpture, les illustrations littéraires qui équipent le drame par les décors, la musique, les costumes, le tout artificialisable une seconde fois dans le cinéma: pensons au tableau dEdward Poynter (1836-1919) intitulé «Israël en Egypte», aux eaux-fortes de Rembrandt (le sacrifice dIsaac, le fils prodigue, le bon samaritain ), au «Déluge» de Francis Danby (1793-1861), à «La visite de la reine de Saba à Salomon» de Piero della Francesca (1410-1492), à «La descente du Saint-Esprit» du Greco (1541-1614) Mais aussi aux représentations pariétales et aux mosaïques de la synagogue de Doura-Europos en Syrie datant du IVe siècle
On parle communément darchéologie philologique, cest-à-dire assistant la philologie. A ce propos, J. B. Humbert écrit: «Le Biblical archaeologist fouille avec une Bible en poche.»2 En science, larchéologie peut aider à dater un texte ancien, ou bien cest la découverte dun monument qui garantit la véridicité dun détail du texte biblique. Larchéologie peut assister lexégèse biblique, mais il faut que chacun reste dans son champ dinvestigation et ne déborde pas sur celui du voisin. Il existe donc un tribut de larchéologie à la Bible, mais aussi un tribut de lhistoire biblique à larchéologie.
II. Archéologie et Bible
De la recherche historiographique, il nous faut apprécier le tribut de la Bible à larchéologie, cest-à-dire lapport de cette discipline dans la compréhension et lauthentification dun récit biblique. En 1866, dans la revue Athenum, G. Smith rapporte une inscription de Salmanasar III (extraite dune tablette du British Museum) dans laquelle ce roi assyrien dit avoir reçu, en lan 18 de son règne, un tribut de «Jéhu fils dOmri», roi dIsraël, bien connu grâce au livre des Rois. Les textes assyriens confirment ici les données de la Bible, en fournissant des témoignages historiques indépendants des récits bibliques, qui tout à la fois les éclairent et les authentifient. Cest dans cet esprit que fut fondée la Société darchéologie biblique à Londres en 1870, avant que les découvertes sur le déluge ne changent les perspectives.
En 1868, un missionnaire alsacien nommé Klein découvre, au cours dune randonnée au village de Dhiban, sur les plateaux à lest de la mer Morte, une stèle de 1 m 10 de hauteur et denviron 65 centimètres de largeur, avec un texte de 34 lignes (très endommagé par les péripéties qui ont entraîné son acquisition3). La stèle relate les hauts faits dun roi de Moab connu par la Bible sous la vocalisation tardive et fautive de Mesha (à lire sûrement Môsha, daprès la formation du mot, comme latteste encore la prononciation grecque dans la Septante). Originaire de Dibôn, Môsha a repris les villages annexés par Omri et il sest emparé aussi dAtarôt, peuplé depuis longtemps par des Gadites (cf. Nb 32:34-36). Ce roi de Moab shonore davoir massacré des populations, pillé des temples «yahvistes», procédé à des transferts de population, rétabli la prospérité du pays Il y aurait même une allusion à la campagne sudiste des trois rois coalisés contre Moab (cf. 2 R 3). Cette interprétation tendrait à prouver que la stèle na été érigée quaprès cette campagne et même après la chute de la dynastie omride («Israël a péri pour toujours», 1:7) et le coup dEtat de Jéhu en 841. Lintérêt historique et religieux de ce texte est capital, parce quil éclaire un épisode biblique (celui des livres des Rois) en apportant le témoignage des adversaires dIsraël. Les apports linguistiques et paléographiques sont de première importance pour la connaissance de la langue cananéenne et moabite en particulier.
Les fouilles effectuées à Tell Mardikh à partir des années 60 ont permis dauthentifier le site dEbla. Ces découvertes ont enrichi la recherche vétéro-testamentaire, puisque lAncien Testament dans ses composantes humaines fait partie de lOrient ancien et doit être étudié à la lumière de ce contexte proche-oriental. Ebla offre des éléments nouveaux qui font comprendre larrière-plan historique des anciens patriarches (matière épigraphique et archéologique). Lonomastique sémitique se voit enrichie et des correspondances linguistiques sont réalisées entre les généalogies des divers textes. Lapport des milliers de tablettes dEbla a permis des études comparatives sur les genres littéraires en usage (mythes, hymnes, recueils de proverbes, discours, généalogies, prières ). Dans cette perspective, il devient clair que des écrits précis, ainsi quun vaste processus de transmission scripturaire, étaient déjà courants dans les temps bibliques les plus reculés. Dautre part, les archives royales dEbla confirment lexistence des villes de Sodome et Gomorrhe, dont on doutait puisque la Bible était la seule référence en la matière.
Avec la montée du rationalisme aux XVIIIe et XIXe siècles, on a considéré les références aux Hittites comme une invention des auteurs récents de la Torah; on a nié de même lhistoricité des Hurrites et de Sargon II (722-705 av. J.-C.) parce quon nen avait trouvé aucune mention en dehors de la Bible. On ne pensait pas que le roi Belschatsar ait pu réellement exister, puisque aucun auteur grec ne lavait mentionné; le récit biblique était donc présumé inexact. Les fouilles archéologiques ont permis la découverte de nombreux documents attestant lexistence des Hittites (ou Hétiens, fils de Heth), des Hurrites (ou Horiens, ou Horites, ou Hourrites) et de Belschatsar par des tablettes cunéiformes. La science archéologique a souvent fait sortir de limpasse les controverses entre historiens rationalistes et chrétiens conservateurs, apologistes de la Bible4. Lenquête archéologique sert à compléter les textes bibliques. Cependant, larchéologie a pu aussi bénéficier de lapport de lhistoire biblique pour identifier des vestiges ou établir une reconstitution; la Bible constitue, à cet égard, une donnée testimoniale de premier ordre.
Il nous faut analyser le tribut de larchéologie à la Bible. La description précise du tabernacle dans le désert ou celle du temple de Salomon rendent possible des reconstitutions fidèles permettant dapprécier larchitecture de lépoque et de comprendre les rituels de sacrifice au désert. Lexemple de linscription du tunnel dEzéchias est archétypal: le canal fut exploré pour la première fois par un voyageur américain, Robinson, en 1838, mais linscription ne fut découverte fortuitement quen 1880 par un jeune homme qui se baignait à la piscine de Siloé. Elle était située primitivement sur la paroi orientale de laqueduc, à environ 6 mètres de lentrée à partir du réservoir de Siloé5. Cette inscription raconte lhistoire de la percée du tunnel et, particulièrement, la fin du forage. Bizarrement, on ne trouve aucune date ni titulature royale. Il est donc difficile de situer ce texte à part les données de la critique externe. Les savants se perdent en conjectures, mais ils saccordent pour penser quil ne manque pas une partie de linscription: le texte ne rapporte pas lhistoire de lexécution de tout louvrage mais seulement de la fin. Il est vraisemblable que lauteur de linscription soit lingénieur qui ait conçu cet ouvrage car, dans le texte, il nest question que de la réussite technique de la percée dont lexécution a dû prendre une année de travail au maximum. On comprend dès lors quil se soit fait un point dhonneur de mémoriser son exploit pour les générations futures. En revanche, la Bible nous permet de situer cet événement de façon historique par trois occurrences bibliques et une référence à un livre apocryphe:
«Le reste des actes dEzéchias, toute sa vaillance, et comment il fit le bassin et laqueduc, et amena leau dans la ville, cela est écrit dans le livre des Chroniques des rois de Juda.» (2 R 20:20)
«Ce fut aussi lui, Ezéchias, qui boucha la sortie supérieure des eaux de Guihôn et les dirigea en bas vers louest de la cité de David.» (2 Ch 32:30)
«Vous voyez les brèches nombreuses faites à la ville de David, vous faites provisions deau dans le bassin inférieur, vous comptez les maisons de Jérusalem et vous abattez les maisons pour fortifier la muraille. Vous faites un réservoir entre les deux murs, pour les eaux de lancien bassin.» (Es 22:9-11)
«Ezéchias fortifia sa ville et fit venir leau dans ses murs, avec le fer il fora le rocher et construisit des citernes.» (Si 48:17).
Par les références bibliques, nous savons que ce grand tunnel dune cinquantaine de mètres de long est luvre dEzéchias (vers la fin du VIIIe siècle av. J.-C.), qui craignait une attaque assyrienne. La Bible a aidé à situer historiquement cette découverte archéologique et à identifier linscription. Mais elle peut aider aussi à la reconstitution historique.
Jacqueline Genot-Bismuth, dans son ouvrage Jérusalem ressuscitée (la Bible hébraïque et lEvangile de Jean à lépreuve de larchéologie nouvelle), essaie de tracer les derniers itinéraires de Jésus dans la cité. Après le dîner, sans doute pris dans une demeure de la Ville haute où on lui a assuré lhospitalité, Jésus, accompagné de ses disciples, sort de la Ville sainte par la porte de lEau, traverse le Qidron et gagne un certain jardin sur le mont de lOnction (Jn 18:1-2). Arrêté par les officiers de la police de la Gerousia, Jésus fait le chemin inverse: il remonte en Ville haute jusquau Bet Hanin pour comparaître devant le grand prêtre Hanan (Jn 18:12-13). Ensuite, Jésus est conduit du Bet Hanin au palais de Qayafa (Jn 18:24). Puis il est acheminé du palais à la résidence du préfet de lempereur (Jn 18:28-29). Deux itinéraires sont possibles en fonction de lhypothèse demplacement: 1) résidence dans lancien palais dHérode (le plus vraisemblable); 2) résidence à lAntonia (emplacement traditionnel). Dans le premier cas, le prétoire serait situé sur une esplanade au nord du palais, au pied de la forteresse. Jésus est amené (Jn 19:17) alors du prétoire au lieu dexécution immédiatement hors les murs (nord-ouest de la ville). Deux itinéraires possibles encore: 1) par la porte des Jardins, au pied de la tour Hippicus; 2) par ce qui était peut-être la porte au Crâne.
Par ces deux exemples, on peut apprécier lapport de la Bible, comme donnée testimoniale, au moulin de larchéologie palestinienne; mais il est des cas où le matériel archéologique et la Bible sopposent.
La hiérarchie souvent admise entre textes et vestiges tend alors à se modifier, dans la mesure où les textes expriment une compréhension forcément incomplète et subjective de ce qui est contenu dans les vestiges archéologiques. Aussi, dans le cas dune contradiction entre linformation textuelle et linformation archéologique, la seconde a-t-elle toute chance dêtre plus digne de créance que la première, surtout dans une période où lautorité biblique continue dêtre battue en brèche. La recherche des traces archéologiques du déluge a débouché sur une remise en cause du témoignage de la Bible et des textes mésopotamiens. Les seuls vestiges que lon a retrouvés laissent entrevoir la réalité de crues exceptionnelles, mais pas dun raz-de-marée universel. Est-ce là la preuve que ces récits ne sont que contes et légendes? Linformation archéologique rectifie ici la portée du texte.
En 1928-1929, à Our, L. Wooley fit deux sondages profonds sous le célèbre cimetière royal. Dans ces sondages A et B, le fouilleur repéra une couche de 2 m 70 à 3 m 70 dépaisseur, composée uniquement de lits argileux déposés par leau. A la même époque, à Kish, C. Watelin et S. Langdon trouvèrent également des niveaux dinondation (un dépôt beaucoup plus mince, soit dit en passant), mais la plus ancienne daterait du début de la période protodynastique, les plus récentes de la fin de la même période, cest-à-dire postérieure de mille ans aux niveaux dOur. Un débat sest engagé pour savoir à quelle période eut effectivement lieu le déluge biblique et sur quel site se trouvaient les bonnes traces. On sait que le Tigre et lEuphrate sont sujets à des crues (irrégulières, à la différence du Nil) qui peuvent devenir catastrophiques sil a beaucoup neigé sur le Taurus et le Zagros et si elles se conjuguent avec de fortes pluies sur la basse Mésopotamie. Les deux fleuves coulent depuis une époque très reculée dans des lits surélevés par la masse dalluvions quils charrient chaque année. Leurs crues envahissent alors lensemble de la basse Mésopotamie, qui est excessivement plate.
A Our et Kish, entre autres, les archéologues ont repéré les traces de grandes inondations dues probablement à des crues exceptionnelles des deux fleuves. Elles ont pu être datées de la fin de lépoque dObeid et de la période protodynastique. Le mythe sumérien du déluge sest inspiré de ce phénomène fréquent en Mésopotamie. Cette conclusion infirmerait luniversalité du déluge mais laisserait sans solution dautres énigmes: les failles fossilifères en Europe, en Grèce, sur les bords de la mer Noire, à Malte, au Nebraska, les témoignages nombreux des anciennes civilisations sur le déluge à travers les mythes indiens, égyptiens, mésopotamiens, celtiques, grecs, iraniens, australiens, amérindiens, groenlandais
Cependant, lhypothèse dun déluge universel respectant la tradition biblique soulève d'énormes problèmes scientifiques: lapport dune telle quantité deau en si peu de temps, le retrait de ce volume deau car il ny aurait pas dendroit dans lequel cette eau pourrait sécouler et latmosphère ne peut contenir autant deau sous forme de vapeur par évaporation. Seule une altitude différente des montagnes rendrait possible le recouvrement possible, puis des soulèvements postdiluviens, de la croûte terrestre. Ces surrections tardives conjuguées au travail de lérosion expliquerait notre topographie actuelle. Mais tout nest pas résolu pour autant. On reste devant une énigme antique que le XXe siècle na pas résolue et sur laquelle saffrontent la raison et la foi. La recherche de larche disparue fait partie du mystère.
En 1876, un Anglais, lord Bryce, ramasse sur une pente rocheuse du mont Ararat un morceau de bois dans lequel il se plaît à voir un reliquat de lépave de larche (une analyse postérieure au carbone 14 montre que le bois nest pas antérieur au VIIe siècle de notre ère); une expédition envoyée par le gouvernement turc en 1880 affirme avoir trouvé un vaisseau et circulé dans sa coque. Une autre mission, en 1892, rapporte que larche, visible durant les mois dété, était couverte de neige et de glace durant les autres mois de lannée. W. Roskovitsky survole le mont en 1916 et affirme avoir aperçu, sur une pente, les débris dun bateau antique. Le 31 août 1949, France-Soir relate: «Deux journalistes turcs ont découvert sur le mont Djoudi, à la frontière de la Mésopotamie, un vaisseau de 150 mètres.» On compte alors deux «arches» sur deux monts différents. Plus récemment encore, J. Irwin, cosmonaute de la mission Apollo XV, convaincu dans lespace de la présence de Dieu, organisa dès son retour une expédition sur le mont Ararat. Il ne trouva aucune trace de larche espérée Ainsi, toutes ces tentatives pour donner corps à la tradition biblique ont débouché sur un échec. Lénigme reste entière6.
Un autre conflit entre lentendement et la croyance ressort du récit que Moïse fait du séjour du peuple au désert. Le père Lagrange, fondateur de lEcole biblique de Jérusalem avec le couvent Saint-Etienne, rapporte ses impressions au cours dun voyage au Sinaï en 1893:
«La beauté du Sinaï désert aride, oasis, grès colorés, granit rose, majesté de la montagne de Dieu je lai goûtée dans une lumière céleste, je ne saurais la décrire. Quon lise Le désert du prestigieux Loti, qui nous suivit de près et échoua comme nous dans son dessein de voir Pétra. Mais ce que je cherchais surtout, cétait la trace des Israélites, la confirmation du Pentateuque. Dans mon esprit, il se fit comme un discernement dans une question complexe, et il me sembla que le sol lui-même avait son mot à dire à propos de la critique littéraire du Pentateuque. La réalité substantielle des faits relatés dans les quatre derniers livres me parut en parfaite harmonie avec la nature du pays, ses aspects, ses cultures, ses traditions. La tentative hardie de certains critiques de déplacer le Sinaï pour le placer en Madian ou à Cadès me parut une fantaisie. Moïse se dressait à lhorizon de chaque vallée, et surtout au sommet de lHoreb. Je nai jamais douté quil ait formé là et ensuite à Cadès le peuple de Dieu, avec une loi morale révélée.
»Mais dautre part, le Pentateuque, tel que nous le possédons, est-il le récit historique de ces faits selon toutes ces manières de dire? Comment faire circuler, non pas dans un désert sans limites et plat comme une feuille de papier, mais dans ces vallées abruptes et sans eau, les millions dâmes dont parle le texte actuel? Et si lon allègue des fautes de copistes, comment expliquer lordre solennel des tribus, rangées comme pour une parade (Num. II, etc.)? Le R.P. Julien, S.J., voyageur attentif, mavoua quil avait été frappé de ces difficultés jusquà langoisse. Ne fallait-il pas conclure que des faits parfaitement historiques avaient été comme idéalisés pour devenir le symbole du peuple de Dieu, de la future Eglise de Dieu?»7
Comment une pareille foule de migrants (pouvant atteindre 2 500 000 personnes) a-t-elle pu survivre dans le désert du Sinaï pendant quarante ans? Même en admettant que la péninsule ait été moins aride quaujourdhui, il paraît impossible quune telle multitude, avec son gros et petit bétail, ait pu subsister. La survie du peuple au désert relève du miracle. Lordre de marche et la formation dun campement étaient des opérations qui devaient prendre des heures.
La prise de Jéricho par Josué fait aussi lobjet de débats houleux8. J. Bimson9 a rouvert le débat sur la plus contestée de toutes les villes. Malgré le récit de la conquête (Jos 2-6), les vestiges de cette cité ne semblent confirmer ni une première date (fin du XVe siècle), ni une date tardive (XIIIe siècle) de la conquête. Daprès larchéologue K. Kenyon, la ville na tout simplement pas été occupée entre 1550-1400 et, après, elle a été habitée jusquen 1325 environ. Dame Kenyon a daté la céramique bichrome trouvée dans une couche denviron 1550, et la reliée à une expédition militaire égyptienne contre les Hyksos. Les Egyptiens, après avoir expulsé les Hyksos un peuple sémitique qui les avait dominés au moins pendant un siècle (1650-1550) , se seraient ainsi vengés des Hyksos. Cette campagne militaire égyptienne du pharaon Ahmose I (1550-1525) serait remontée bien au-delà de Sharuhen (Tel Farah) à la limite sud de Canaan. Le seul document qui témoigne de cet événement10 rapporte que les Egyptiens ont poursuivi les forces Hyksos en Palestine et, après un siège de trois ans, ont occupé Sharuhen. Il ny a donc pas dévidence écrite dune campagne militaire en Canaan au-delà de Sharuhen, et létat actuel de légyptologie ne permet plus de croire à cette théorie. Après avoir mis trois ans pour semparer des Hyksos, il est difficile dimaginer comment les Egyptiens auraient pu entreprendre une campagne militaire de vengeance et dune telle ampleur qui sétendrait sur Canaan entier. Or, comme noté plus haut, Kenyon avait établi la chronologie de la céramique bichrome à partir de lhypothèse égyptienne/Hyksos. La datation de la céramique faite par Kenyon nest plus à retenir. Bimson11 date cette céramique de lépoque allant de 1450 à 1400. Ainsi, la destruction de Jéricho se situerait dans la même période12.
«En tous les cas, il ne faut pas attendre des ruines de Canaan des signes indubitables et spécifiques de la conquête israélite13. Il est certain que celle-ci nexerça pas un ravage intégral et quelle ne fut pas seule à semer la destruction. Il est même bien possible que, dans le trouble général, beaucoup de villes aient été désertées en partie ou en totalité, avant que le peuple dIsraël ne sinstalle et ne commence à exploiter la région, lorsque cessa la menace exercée par les Philistins et dautres groupes installés sur lautre rive du Jourdain.»14
Larchéologie et lhistoire biblique posent le dilemme de la science et de la religion, de lentendement et de la croyance, bref de la raison et de la foi. Ces deux termes relèvent-ils dune antinomie inhérente ou sont-ils conciliables dans le champ judéo-chrétien?
III. Raison et foi
La science archéologique et la foi en la Bible comme Parole divine sont souvent analysées en terme de paradoxe. Croire en la Bible relèverait dun obscurantisme moyenâgeux impossible pour un intellectuel. La croyance en la Bible continuerait dexister tant que la science naurait pas éclairé tous les points noirs du livre sacré. Ainsi les progrès de la Science (Archéologique ici) seraient inversement proportionnels à lextinction de la croyance au livre sacré et au fondamentalisme basique (Foi en la Bible). Ce qui pourrait se schématiser ainsi:
1
SA = -----
FB
Cette conception scientiste des choses était monnaie courante au temps dAuguste Comte, mais aujourdhui ses adeptes sont moins nombreux. Il nous faut élucider les liens quentretiennent raison et foi pour répondre au paradoxe apparent.
La foi chrétienne ne se conçoit pas sans pensée, et la raison nest quinstrument, et non source de connaissance. Il nexiste pas de muraille de Chine qui se dresserait entre la foi confessée et la raison en activité. La foi nentraîne pas labdication de la pensée, ni la pensée labdication de la foi. La foi devance toujours la raison, non pas dans le sens où la foi surpasserait la raison. Devancer veut dire, ici et maintenant, précéder dans le temps: la foi est antérieure à la raison. La foi nest pas un simple assentiment à une série de dogmes, elle est plutôt une fonction spirituelle par laquelle lEsprit crée et développe chez le croyant la capacité de connaître Dieu15.
Cependant, Dieu noutrage pas la raison de lhomme; celui-ci doit le suivre par la foi et non par la raison, mais Dieu tient quand même compte de la raison. Il respecte notre humanité, mais il sait aussi que la raison, abîmée par le péché, est incapable sans lui de trouver son chemin dans le monde invisible. La foi nest pas en conflit avec la raison. En prenant limage dun homme qui marche, nous pouvons comparer ses deux jambes à la raison et à la foi: le premier pas est celui de la foi mais la raison suit sinon cest le grand écart.
«La foi et la raison marchent ensemble dun seul pas, la foi toujours un pas en avant, mais la raison chaque fois justifiée par la suite.»16
La foi nest pas aveugle, elle voit très clair. Dieu ne demande pas à lhomme de croire contre toute évidence, comme font les credos humains; il lui donne, à chaque pas, juste assez de lumière pour que celui-ci soit certain de la vérité. Il ny a rien dillogique. La foi et la raison interagissent ensemble, lune nest pas supérieure à lautre; il ny a pas subordination de lune par rapport à lautre.
La Bible ne soulève pas le problème raison et foi, car il nexiste pas. Nous en voulons pour preuve cette révélation spéciale (la Bible) qui est le fruit dauteurs inspirés par Dieu agissant au travers de la foi par son Esprit, qui écrivent dans un langage rationnel sous forme de propositions.
«Dans la Parole de Dieu, nous trouvons une merveilleuse association de lhumain et du divin. Le langage est celui de lhomme. Quiconque possède une intelligence normale peut saisir le sens des mots, et les vérités quils renferment. Pourtant, cest là tout ce que lhomme, par le pouvoir de son intelligence humaine, peut faire. Il y a un côté divin par lequel le Dieu saint nous exprime ses pensées les plus profondes. ( ) Ce nest que par le Saint-Esprit que le chrétien peut sapproprier la vérité divine contenue dans la Parole de Dieu.»17
Ce cloisonnement est né des conséquences du péché en Eden. Il a traversé lAntiquité comme un bruit sourd et a éclaté dans les premiers siècles du christianisme avec les Pères de lEglise (Clément dAlexandrie, Origène, Augustin ). Il sest amplifié et a gagné le devant de la scène avec Thomas dAquin. Il a rebondi au Siècle des lumières avec Spinoza, Thomas Hobbes ou Kant, puis Hegel au siècle dernier. La foi comme saut dans lirrationnel est un concept né avec S. Kierkegaard. Le dilemme raison/foi est un problème moderne qui baigne le XXe siècle et il aboutit à une division interne de lhomme contemporain se concevant comme un double18.
Lautonomie de la raison sest fait sentir dans la littérature chrétienne antique quand lédification dune gnose, comme connaissance véritable, a voulu établir «scientifiquement» la foi. La pensée de lhomme pouvait alors constituer un obstacle entre Dieu et le croyant. Le danger consiste souvent à se confier trop facilement dans ce quils ont pensé rationnellement de Dieu plutôt quà sappuyer uniquement sur Dieu lui-même. Il ne faut pas non plus que la raison se substitue au travail de lEsprit: la théorisation, lélaboration de synthèse est un danger. Toute conception humaine, naturelle, des choses éternelles forge souvent un langage qui dépasse ce qui est écrit. Le chrétien doit échapper au Charybde du rationalisme et ne pas se jeter dans le Scylla du mysticisme.
Notons, pour terminer, que la foi devançant toujours la raison nest pas valable quau niveau religieux, mais aussi sur le plan épistémologique. Il existe un élément de foi (de confiance) dans toute connaissance humaine. Origène en avait eu lintuition dans son Contre Celse:
«Nos adversaires ne font que parler de notre foi comme dun penchant parfaitement irraisonné, mais en fait ils croient eux-mêmes aussi. Car comment se fait-il que quelquun donne son adhésion à une certaine école de philosophie? Nen est-il pas ainsi en général quil y a un penchant pour cette école ou parce quon vient à rencontrer quelque adepte de cette école? Car ce nest point après avoir étudié au préalable toutes les écoles de philosophie quil fait son choix. Eh bien quest-ce que cela veut dire sinon donner sa confiance, sa foi! ( ) Ainsi toute la vie humaine est soutenue par la confiance, par la foi » (I, 10-11)
Thomas Mann (1875-1955), écrivain allemand, écrit dans la Montagne magique:
«La foi est lorgane de la connaissance; lintellect est secondaire. Votre science sans prémisses est un mythe. Il y a toujours une foi, une conception du monde, une idée, bref une volonté, et cest laffaire de la raison de linterpréter, de la démontrer, toujours dans tous les cas.»19
A ce propos, Ludwig Wittgenstein (1889-1951) écrit dans De la certitude:
«Ne dois-je pas commencer quelque part à faire confiance?» (§150)
«Si je ne me fie pas au témoignage de cette preuve, pourquoi me fier au témoignage dune preuve quelconque?» (§672).
Le crédit que jaccorde à tel principe, la confiance que je donne à tel savant, la foi que je place en tel type de connaissance vont fonder toute ma façon de connaître et dexpliquer le monde et les êtres. La notion de foi (ici, sociologique et non plus religieuse) va au fondement de la connaissance et senracine dans la genèse de lépistémologie. Elle constitue les fondements sur lesquels la raison va élaborer la mise en place du savoir.
On le voit, la raison et la foi ne sont pas à opposer mais à concevoir dans un rapport de complémentarité. De même, la Bible et larchéologie marchent ensemble dun même pas sans un rapport de subordination de lune à lautre; et chez le chrétien, lune ne doit pas être délaissée au profit de lautre dans des études de sciences religieuses. Les travaux archéologiques nont pas pour vocation de remettre en cause le christianisme biblique, comme de mauvaises interprétations sur les découvertes de Qumrân et les rapports des Esséniens avec lEglise primitive lont laissé croire.
La raison et la foi deviennent des notions antinomiques si lon accepte dans notre conception du monde le présupposé de luniformité des causes naturelles dans un système clos réduit à lhomme dont toute idée de révélation est exclue. Le chrétien reconnaît, quant à lui, le principe duniformité des causes naturelles dans un système ouvert et limité dans le temps20. Lidée dun Dieu infini et personnel communiquant avec ses créatures est concevable.
Les liens qui lient archéologie et Bible, notre conception de la raison et de la foi dépendent étroitement des axiomes qui règlent notre vision du monde et notre façon dappréhender la réalité. Ces postulats diffèrent entre lathée et le croyant: il suffit de rester cohérent avec soi-même dans la solution à apporter au dilemme.
1 * S.J.G. Sanchez est ???
H.-I. Marrou, De la connaissance historique (Paris: Seuil, coll. Points Histoire, 1975, 1re édition 1954), 34.
2 J.-B. Humbert, in Archéologie, art et histoire de la Palestine, sous la direction de E. M. Laperrousaz (1988), 68, no 6.
3 Cf. E. Puech, «La stèle de Mesha: un roi de Moab proclame ses victoires», in Le monde de la Bible (no 46, 1986), 28-29; R. Dussaud, Les monuments palestiniens et judaïques (Moab, Judée, Philistie, Samarie, Galilée), (Paris, 1912); M. Lidzbarski, Handbuch der Nordsemitischen Epigraphik (1898, pour la reproduction de linscription).
4 Cf. G. L. Archer, Introduction à lAncien Testament (Saint-Légier: Emmaüs, 1991), 188-200, pour de plus amples illustrations.
5 Elle est actuellement visible au Musée des antiquités dIstanbul, premier étage, salle XXXI, no 195. Pour la bibliographie qui compte plus de 200 titres, nous renvoyons aux articles les plus indicatifs: David Diringer, Le iscrizioni antico-ebrache, Palestinesi (Florence, 1934), 81-104 (pour linscription); L.H. Vincent, Jérusalem de lAncien Testament, I (Paris: 1954), 260-284; W. F. Albright, in J.B. Pritchard, Ancient Near Eastern Texts relating to the Old Testament (Princeton, 1955), 321; H.P. Müller, «Notizen zu althebräischen Inschriften», I, in Ugarit Forschungen, II (1970), 232-234; E. Puech, «Linscription du tunnel de Siloé», in Revue biblique, no 81 (1974), 196-214.
6 G.L. Archer, op. cit., 227-238; «Le déluge», in Les Dossiers darchéologie (no 204, juin 1995).
7 Le père Lagrange au service de la Bible, souvenirs personnels (Paris: Cerf, 1967, coll. Chrétiens de tous les temps), 54-55.
8 K.A. Kitchen, «Jericho», in New Bible Dictionary (Londres: Inter-Varsity Fellowship, 1962], 612; pour de plus amples informations sur le site de Tell es-Sultan, cf. Le monde de la Bible (Archéologie et Histoire), no 69 mars/avril 1991.
9 J. Bimson, Redating the Exodus (Sheffield: Almond Press, 1981).
10 Linscription dans la tombe dAhmose I; cf. aussi Manéthon, cité par Josèphe, Contre Appion, 1, 14.
11 J. Bimson, op. cit., 171.
12 Cf. aussi B. Wood, «Did the Israelites Conquer Jericho?» in BAR 16/2 (1990), 45-58.
13 Il y a beaucoup de tentatives des partisans des deux dates cherchant à harmoniser le récit de la conquête et les données archéologiques. (Tenants dune date précoce, cf. B. Waltke, «Palestinian Artifactural Evidence Supporting the Early Date for the Exodus», in Bib Sac, 129 (1972), 33-47, et T.L. Wood, «The Date of the Exodus», in New Perspectives on the OT (Waco: Word, 1970), 67-86. Les partisans dune date tardive, cf. A. Millard, K.A. Kitchen.) A titre dexemple, Kitchen pense quil y a eu une petite ville, mais quelle a été, ensuite, totalement éliminée par lérosion. Cette hypothèse est infirmée par le fait que dans les couches dérosion qui subsistent au pied du site, on ne trouve pas de restes remontant au Bronze récent (1550-1200).
14 Allan Millard, La Bible déchiffrée, 213-214.
15 Ralph Shallis, Le miracle de lEsprit (Kehl: éd. Télos, 1977), 155.
16 Idem, Si tu veux aller loin (Champs-sur-Marne: éd. Farel, 1989), 66-68.
17 A. Murray, Le secret de la puissance dEn Haut (Sumène: éd. Rose France, 1977), 45.
18 Jean Guitton, Limpur (Desclée de Brouwer, 1991), 139-158.
19 Louis Leibrich, Thomas Mann (Ed. Universitaires, 1957), 56.
20 Ces concepts sont empruntés à Francis A. Schaeffer, Dieu, ni silencieux ni lointain, (Kehl: éd. Télos, 1979), 74-75.