LITTÉRATURE ET CHRISTIANISME.
LES ANNÉES 20: UN ÂGE DOR?
Autour de Georges Bernanos et dAndré Gide
Frédéric BAUDIN*
Introduction
La fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle sont marquées, en France, par la montée de la laïcité et des valeurs républicaines, souvent teintées danticléricalisme; cela se traduit, notamment, par la loi de séparation de lEglise et de lEtat en 1905.
Déjà Baudelaire avait noté le déclin de linfluence chrétienne dans lart. Dans son commentaire sur le salon de 1846, il relevait que «certains artistes, croyant encore à une société catholique, ont cherché à refléter le catholicisme dans leurs uvres»1. Beaucoup pensaient, sans doute, que cette expression catholique finirait par disparaître avant la fin du XIXe siècle. Or, après la Première Guerre mondiale, comme un démenti à ces propos, plusieurs auteurs catholiques (les romanciers protestants sont très rares, en France!) cherchent toujours à exprimer leur sensibilité chrétienne dans leurs uvres.
Le débat sur cette question des rapports entre christianisme et littérature a mobilisé les intellectuels des années 20. Laccueil la réception , par la critique et le public, du premier roman de Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan (1926), est exemplaire pour illustrer ce contexte. Les années 20 furent-elles donc un véritable âge dor pour les auteurs chrétiens, et peut-on encore espérer de beaux jours pour eux à lavenir?
I. Le contexte littéraire des années 20
A) Généralités
Au début des années 20, le mouvement surréaliste cherche sa place entre nihilisme et marxisme. André Breton jette les bases théoriques du mouvement en publiant, en 1924, Le Manifeste du surréalisme. Il propose une littérature de linconscient, issue du rêve, en partie pour contrer ou dépasser la réalité de la guerre.
La Première Guerre mondiale laisse, en effet, une empreinte très profonde et durable dans les esprits. Elle devient même lun des principaux éléments dune certaine littérature, née dans les tranchées: Le feu dHenri Barbusse est publié en 1916, couronné aussitôt par le prix Goncourt; Les croix de bois de Roland Dorgelès paraît en 1919 et frôle le Goncourt, finalement attribué à Proust, pour A lombre des jeunes filles en fleurs; Capitaine Conan de Roger Vercel est publié en 1934 et reçoit, lui aussi, le prix Goncourt: cela montre, pour autant que le prix Goncourt soit un critère valable, que lon éprouve le besoin décrire sur la guerre et que le public en redemande.
Le milieu littéraire, en France, pendant ces années 1900 à 1930, est par ailleurs traversé de fulgurances religieuses, souvent sincères et radicales, mais aussi esthétisantes et superficielles. En 1926, lorsque paraît Sous le soleil de Satan, de Bernanos, le débat sur la littérature et la foi est, sans doute, à son apogée. Les écrivains, les philosophes, les critiques littéraires, les prêtres, les lecteurs, tous sen mêlent.
Léon Bloy a fait retentir sa voix impétueuse et passionnée, dans un style un peu baroque, depuis les années 80 du siècle précédent. Avec Paul Claudel, qui sest converti en 1886, et Huysmans, qui se convertit en 1893, il fait déjà figure de «précurseur», parmi les romanciers ou les polémistes ouvertement catholiques.
Les conversions au catholicisme, discrètes ou retentissantes selon les cas, de Francis Jammes en 1905, de Jacques et Raïssa Maritain2, en 1906, de Charles Péguy en 1908, du poète Max Jacob en 1909, dHenri Ghéon en 1916, de Pierre-Jean Jouve en 1924, alimentent des rumeurs aux intentions fort diverses, plutôt bienveillantes, assez souvent montées en épingle et parfois malveillantes: le zèle jugé excessif de ces néophytes agace un peu
Gabriel Marcel, philosophe et dramaturge, publie sa pièce, Lhomme de Dieu, en 1925; il se convertit officiellement au catholicisme en 1929. Julien Green, encore jeune à cette époque (né en 1900), a délaissé lEglise protestante presbytérienne pour rejoindre lEglise de Rome pendant la Première Guerre mondiale. Il publie Mont-Cinère en 1926, Adrienne Mesurat en 1927, Léviathan en 1929. Enfin, François Mauriac jouit dune notoriété accrue avec la publication du Désert de lamour (1925), Thérèse Desqueyroux (1927), et surtout Le nud de vipères en 1932, son roman où la Grâce chrétienne apparaît peut-être le plus clairement, dans un style parfaitement maîtrisé. Mauriac est revenu, en 1928, au catholicisme dont il sétait quelque peu éloigné depuis le début des années 20. Il navait pourtant pas refusé, sans non plus lui accorder son assentiment, létiquette de «romancier catholique», lors de la publication de ses romans Le fleuve de feu, et Le baiser au lépreux qui lavaient révélé au public entre 1921 et 1923.
La Nouvelle Revue Française (NRF), créée en 1909, est en ébullition et lon parle beaucoup de la fièvre religieuse qui sest emparée des plus fidèles rédacteurs de la revue: Jacques Rivière entame une démarche religieuse en 1913; il assume la direction de la NRF à partir de 1919. Jean Schlumberger, Jacques Copeau (1926), Valéry Larbaud, Charles du Bos (1927) vivent chacun, pendant ces années 20, une «conversion», quil faut sans doute, là encore, estimer à des degrés divers: la pêche dans le vivier de la NRF nest peut-être pas toujours miraculeuse (comme le souhaiterait Isabelle Rivière!), mais cela fait sensation.
De 1923 jusquà la veille de la Seconde Guerre mondiale, on fréquente assidûment, chez les Maritain, le «dernier salon de conversion», comme le nomme avec ironie Maurice Sachs. On se rend, à Paris, à la messe dominicale des Bénédictines de la rue Monsieur, célébrée par labbé Altermann: «Entre 1925 et 1930, raconte François Mauriac, beaucoup dartistes et décrivains étaient assidus à cette messe chantée, et ils composaient un milieu très singulier et très fervent.»3 Dom Besse et labbé Altermann figurent parmi les directeurs de conscience les plus consultés par les écrivains catholiques.
La théologie de saint Thomas dAquin est remise à lhonneur par les pères Clérissac et Sertillanges ou par le philosophe Etienne Gilson et, enfin, par Jacques Maritain. Le débat critique est animé par Jacques Rivière, Henri Massis, Albert Thibaudet, Charles du Bos: tous sont attentifs à lexpression dune sensibilité spirituelle chrétienne dans la littérature.
Enfin, André Gide est considéré comme un maître par une génération entière décrivains et de lecteurs, depuis la parution des Nourritures terrestres en 1897, Limmoraliste en 1902, La porte étroite en 1909 et Les faux-monnayeurs en 1925. Gide est un personnage ambigu, sur les plans humain et spirituel. Il est dorigine protestante, mais il préfère, non sans hésitations dailleurs, les nourritures terrestres à celles du ciel. Il cultive une certaine marginalité, mais il se complaît dans son rôle de magistère Malraux va jusquà dire de «directeur de conscience»! Gide publie un essai sur Dostoïevski, en 1923, et relance ainsi le débat sur la littérature et linfluence chrétienne; son principal opposant est alors Henri Massis. Le débat va prendre une très grande ampleur jusquau début des années 30.
B) La controverse Gide-Massis sur le roman
Lessai sur Dostoïevski est composé pour lessentiel de conférences publiques, prononcées par Gide en 1921, au théâtre du Vieux-Colombier à Paris. Ce théâtre était comme une annexe, toute récente, de la NRF. Le lieu se prêtait donc particulièrement aux déclarations de Gide, et le public était probablement bien disposé à accueillir la thèse quil allait défendre.
Gide énonce, lors de ces conférences, deux aphorismes, deux proverbes, qui sont devenus depuis célèbres:
«Cest avec les beaux sentiments que lon fait la mauvaise littérature.»
«Il ny a pas duvre dart sans collaboration du démon.»4
Ces phrases ont alimenté la controverse. Il faudrait démêler ici lécheveau des attaques et des réponses qui ont fusé de tous côtés; nous nous en tiendrons à quelques remarques. Le sens de ces proverbes a été très diversement interprété; il serait cependant cohérent de commencer par les situer dans le contexte des conférences prononcées par Gide.
i) La démonstration de Gide
Dans cette cinquième conférence sur Dostoïevski, Gide évoque le «renversement des valeurs»5 quil croit discerner chez lauteur russe. Il aborde alors la question de lexistence du diable. Il estime que ce dernier est, le plus souvent, relégué par ses contemporains, et par les protestants en particulier, au rang dun simple concept, le mal. Pour Gide, cependant (à cette époque du moins, car il changera plus tard dopinion), le diable est bien un être personnel, le Malin. Il souligne ainsi que Dostoïevski «fait habiter le diable dans la région haute de lhomme, là où les tentations, qui se présentent sous forme de questions existentielles communes aux hommes de tous les temps, sont purement intellectuelles».
Le diable affecte donc lintellect de lhomme, sa partie la plus noble, et il linfluence, notamment, lorsque lartiste élabore son uvre: «Toute uvre dart est un lieu de contact, ou si vous préférez, un anneau de mariage du ciel et de lenfer.» Cest en cela, bien sûr, que lon peut parler de renversement des valeurs. Gide revient sur cette question, dans la conférence suivante. Il précise en quoi luvre dart est ainsi influencée par le démon: «Trois chevilles tendent le métier où se tisse toute uvre dart, et ce sont les trois concupiscences dont parlait lapôtre6: la convoitise des yeux, la convoitise de la chair, et lorgueil de la vie.»
On ne peut être plus clair: pour Gide, le diable inspire lartiste pour conférer à son uvre une valeur artistique, dans la mesure où celle-ci répond aux aspirations profondes de lhomme. Or, ces aspirations sont non seulement douteuses (les concupiscences), mais elles naissent dans la région la plus haute de lhomme, dans cette partie de son être qui devrait, plus quaucune autre, refléter limage de Dieu. Lensemble des conférences apparaît par ailleurs assez confus, répétitif, et Gide lui-même sen excuse7; il lâche enfin un aveu déconcertant: «Vous lavez bien compris dès le début Dostoïevski ne mest souvent quun prétexte pour exprimer mes propres pensées.»8
ii) La réponse dHenri Massis
Henri Massis est écrivain et critique littéraire; il est directeur de publication aux Editions Plon, où il collabore avec Jacques Maritain. Cest un catholique, mais aussi un nationaliste convaincu, fervent disciple de Maurras9. Il est à bien des égards lantithèse de Gide. Massis répond à Gide en rédigeant, dès 1923, plusieurs articles, qui seront repris dans un premier essai intitulé Jugements, publié en 1924, et un second, en 1927, Réflexions sur lart du roman. Cest dans le deuxième volume de Jugements que nous trouvons les pages consacrées à Gide, dont un chapitre sur le Dostoïevski publié à peine quelques mois auparavant. Les premières pages donnent le ton: Massis se montre dès labord virulent à lencontre de Gide, qui «a choisi pour modèle, selon lui, linquiétante figure de Dostoïevski»10.
Le réquisitoire est abrupt, sans nuance, même sil est en partie fondé: Gide est comparé à un nouveau Moïse, muni de «nouvelles tables de valeurs», à un «réformateur pour les générations futures», qui veut «retrouver une harmonie qui nexclue pas sa dissonance», une «morale qui ne juge pas, qui transcende le bien et le mal, qui ne comporte pas la notion de lhonneur et qui supprime lidée de péché». Massis accuse Gide dintroduire une confusion des valeurs spirituelles, morales et nationales, une dissolution tout orientale, de «se livrer à une entreprise captieuse pour nous désoccidentaliser, nous décatholiciser»11.
Quelques remarques de Massis nous semblent plus intéressantes: au quiétisme et au bouddhisme suggérés par Gide lui-même dans ses conférences12, Massis oppose lidéal classique et chrétien: «Cest à maintenir léquilibre de la personne humaine, en lui apprenant à connaître un objet extérieur, à laider, la soutenir dans son effort permanent contre les forces obscures qui la divisent et tendent à la dissocier que sapplique, en effet, lidéal classique et chrétien.»13 Dans un troisième chapitre, Massis attaque Jacques Rivière, quil considère comme le disciple inconditionnel de Gide14.
iii) La réponse de Rivière
Jacques Rivière est lun des fondateurs de la NRF, quil dirige depuis 1919. Cest un critique littéraire, souvent très fin. Il correspond assidûment avec Claudel et Gide. Il est revenu au catholicisme en 1913, sous linfluence très «missionnaire» de Claudel, influence quil a dailleurs sollicitée en lui écrivant le premier, mais dont il séloigne quelque peu, tout en se rapprochant de Gide, lors des années 20.
Rivière répond avec élégance aux attaques de Massis, dans un article publié dans la Nouvelle Revue Française15. Il reproche à Henri Massis de fausser le sens de ses idées:
«Vous avez pris lhabitude de me faire parler en toutes circonstances comme il faudrait que je parlasse pour que vous eussiez raison. [ ] Pourquoi tourmentez-vous mes pauvres phrases pour leur faire exprimer à toutes indistinctement la même préoccupation, le même souci dimmoralisme?»
On ne peut guère en effet soupçonner Jacques Rivière de défendre limmoralisme:
«Je prétends quil est impossible à un romancier qui est arrivé au bout de sa croissance, à un romancier formé, déprouver une préférence de principe pour le Bien ou pour le Mal. Quand je combats le moralisme, croyez bien que cest à limmoralisme aussi que jen ai, et point du tout, forcément, comme vous allez tout de suite le penser, pour aboutir à lamoralisme (absence de morale).» (P. 421) Rivière ajoute: «Entre cette organisation a posteriori de lexpérience humaine et le puéril dilemme: Bien ou Mal, vertu ou vice, que vais-je choisir? vous sentez bien quil y a un abîme. Vous sentez bien que le romancier doit tout de même commencer par un peu daveuglement à ces phares trop symétriques et pousser dabord, en toute obscurité, vers le point le plus confus, le plus «bouché», le plus chargé de «grains», de locéan psychologique.» (P. 423)
iv) Lintervention de Mauriac
Mauriac a choisi, dès 1921, de se ranger aux côtés de Gide, contre Massis qui reprochait à Gide son esprit «démoniaque». Mauriac écrit à ce propos:
«Une pratique plus ancienne du catholicisme ne vous aurait-elle pas préservé dappliquer à un chrétien fût-il Gide lépithète de «démoniaque»? Gide nest peut-être pas si ennemi de Dieu quil vous plaît à dire [ ]. Quel écrivain se vanterait de ne troubler personne? Qui sait si certains «jugements» ne dégoûteront pas à jamais certains esprits du catholicisme? [ ] Gide démoniaque? Ah! Moins sans doute que tel ou tel écrivain bien-pensant qui exploite avec méthode limmense troupeau des lecteurs, et surtout de lectrices, «dirigés» [ ]. Il me souvient davoir entendu Gide défendre le Christ contre Valéry, avec une étrange passion: attendons le jugement de Dieu.»
On relèvera ce détail: «Un chrétien, fût-il Gide » Cette précision ne manque pas dironie: le christianisme de Gide sen trouve ainsi relativisé, voire délesté de sa meilleure part. Mauriac reste donc prudent, mais il nous faudra comprendre pourquoi il défend Gide, et notamment pourquoi il rappelle que Gide a pris parfois position en faveur du Christ.
v) La réaction de Bernanos
Bernanos, interrogé par Frédéric Lefèvre (le Bernard Pivot de lépoque!), ajoute foi au jugement de Massis sur Gide: «Létude de Massis, dit-il, est vraiment définitive»16, opinion quil confirmera lors dune conférence publique en 1927, et dans un article publié dans le journal nationaliste lAction française, en 1928.17 Mais Bernanos va ensuite très rapidement remettre en cause sa fidélité à Maurras et à lAction française, dont il démissionnera, et il nhésitera pas, plus tard, à prendre position contre Massis18.
C) Appréciation critique
i) Le mysticisme gidien
Que Gide se trouve au centre de cette controverse nétonne pas: personnage ambigu, il est attaqué ou défendu comme chrétien et comme auteur. Il semble aspirer à la pureté évangélique, avec la plus grande sincérité, notent Claudel ou Mauriac, et cela est sans doute vrai. Mais son «immoralisme» est notoire: il est dabord insinué, puis exprimé ouvertement dans sa correspondance et dans plusieurs de ses uvres: Limmoraliste en 1902, et surtout Corydon, publié sous pseudonyme en 1911. Cet immoralisme, pratiqué dans sa vie quotidienne, et cet attrait pour les questions spirituelles, supposent un quiétisme que Massis a voulu démasquer.
Gide conçoit en effet une étonnante dichotomie de lexistence. Il va jusquà défendre le Christ et les vérités chrétiennes, tout en se livrant, par exemple, à la pédophilie sur les boulevards parisiens ou lors de ses voyages à létranger, avec son compagnon Henri Ghéon19, avant que celui-ci ne se convertisse et abandonne, non sans combats intérieurs, cette vie mouvementée20.
Au début des années 20, Gide paraît inquiet, tourmenté, déchiré, et cela dautant plus depuis la conversion de ses plus chers amis ou collaborateurs: Jacques Rivière en 1913, Henri Ghéon en 1916 et Jacques Copeau en 1926. Son évolution spirituelle, qui aboutira plus tard à lathéisme, ne se fait donc pas sans heurt; il reste toujours chez Gide cet attrait contradictoire pour la sainteté, que lon discerne par exemple dans La porte étroite, publié en 1909, et le désir esthétique, sensuel, et même pervers osons le mot , avoué presque sans honte dans Corydon, quil publie enfin sous son nom en 1924.
Que lon discerne donc chez Gide une «confusion des valeurs», et que lon opère ensuite, comme le fait Massis, mais aussi comme le reconnaît Gide, un rapprochement avec le quiétisme ou les mystiques orientales, cela semble inévitable. On comprend un peu mieux, à ce titre, les attaques de Massis. Mais ce dernier avait-il raison de transposer cette analyse de lhomme Gide à luvre dart telle que la définit Gide? Ce sont là deux réalités assez différentes, même si elles sont dans certains cas étroitement liées.
ii) Le roman et les «beaux sentiments»
La querelle sur les «beaux sentiments qui font la mauvaise littérature» et «la collaboration du démon dans toute uvre dart» mêle la théologie chrétienne, la technique de lauteur et la portée de luvre, la réception de cette uvre par la critique et les lecteurs, quils soient catholiques ou non.
Albert Thibaudet est lun des plus brillants critiques littéraires de lentre-deux-guerres. Dans la Nouvelle Revue Française, en 1926, il sexprime sur le roman catholique21. Il distingue ainsi trois «manières de poser sa candidature au titre de romancier catholique»:
Les écrivains de sensibilité catholique
Ce sont des écrivains qui ont reçu une éducation catholique, qui «pensent reconnaître, et quon reconnaîtra dans leur uvre, ce quon appelle, dun terme à équivoque, la sensibilité catholique». Cette sensibilité «expliquerait en partie les romans de François Mauriac».
Les auteurs de roman à thèse
Ce sont les auteurs dont la manière, «logique et démonstrative [ ] consiste à étayer un dogme, un commandement, ou une théorie catholique dans un roman à thèse». Thibaudet cite alors comme exemple Paul Bourget, et lun de ses romans, Le divorce22.
«Les romanciers catholiques qui prendraient pour sujet, précise Thibaudet, non pas, comme les premiers, les survivances de la vie catholique qui ne lest plus (une simple sensibilité); non pas, comme les seconds, la défense et lillustration de lordre catholique; mais la vie catholique elle-même, vécue de lintérieur, sentie dans ses exigences et ses profondeurs.» Les auteurs cités sont Emile Baumann, Paul Claudel, et surtout Bernanos, qui vient de publier son premier roman.
Albert Thibaudet sinterroge ensuite sur ce que serait «un sujet de roman strictement catholique». Il ne sagit pas selon lui dexploiter, comme Stendhal ou Balzac, des «types cléricaux», qui font appel davantage à «la psychologie, [ ] lautomatisme du métier plutôt que sa source dénergie». Lidéal serait de saisir, précise-t-il, «la substance de la vie catholique», qui consiste «en lusage des sacrements». Il faudrait donc pouvoir restituer lesprit du sacrement dans la littérature. Mais cela est impossible, ajoute Thibaudet, car le roman, la prose, ne «se sentent pas bien chez eux» quand il sagit de «faire place aux sacrements». Il faudrait donc plutôt élaborer «une littérature de dévotion». Thibaudet ne définit pas ce nouveau genre, mais on peut supposer quil pense à Bernanos, qui met en scène des prêtres dont la vie spirituelle est intense.
Le risque inhérent à une telle entreprise est de verser dans le mauvais roman à thèse, luvre dédification, et même de propagande; ces uvres sont dune valeur littéraire peu convaincante: «Il ne peut y avoir, écrit Pierre de Boisdeffre, au sens strict, de roman catholique; un roman nest pas une démonstration; il nadmet guère la volonté de prouver; en revanche, un roman peut recevoir une lumière chrétienne, celle-là même qui embrasse luvre de Bernanos.»23
Pierre-Henri Simon, dans une étude très équilibrée et perspicace sur La littérature du péché et de la grâce, précise les choses et résout en partie le problème posé par Gide:
«Le domaine du romancier, cest la passion humaine, cest donc presque fatalement lempire du péché. Son affaire est doccuper limagination du lecteur avec les tentations du bonheur terrestre [ ] à quoi le diable ne peut manquer de trouver son compte. [ ] Demeure pourtant, dun autre côté, le devoir et le scrupule dune conscience chrétienne, mise en garde contre cette sorte de péché qui consiste à fixer son attention, et surtout celle des autres, sur le péché, avec une connivence de lâme qui fomente la tentation. [ ] Le domaine du romancier dinspiration chrétienne sera donc la réalité intégrale de la nature, avec la pesanteur du péché, mais aussi lélan de la grâce »24
Pour le romancier chrétien, tout lart consiste donc à trouver léquilibre préconisé par Pierre-Henri Simon, cest-à-dire peindre ces deux réalités du péché et de la grâce, et laisser Dieu apparaître comme «en filigrane», présent même lorsquil est absent. Mais cet art se révèle difficile à mettre en uvre; peu décrivains sont parvenus, avec succès, à réaliser ce rêve: écrire un roman tissé par limagination et stimulé par la foi. Plus rares encore sont ceux qui ont connu le bonheur de rencontrer un public assez large, recruté pour une bonne part en dehors de toute chapelle (bien-pensante, aurait sans doute ajouté Bernanos!). Or, au cours des années 20, lattente est grande dune uvre «catholique», mais aussi dune uvre de qualité sur le plan littéraire, dans un milieu intellectuel exigeant où la question religieuse prend une importance croissante. Cest dans ce contexte que Bernanos propose une uvre résolument chrétienne, qui va combler ce public en 1926.
II. Bernanos et son premier roman
A) Résumé de luvre
Dans son premier roman, Sous le soleil de Satan, Bernanos met en scène un jeune curé, labbé Donissan, qui se trouve aux prises avec le mal, dabord chez ses paroissiens à travers lhistoire tragique dune jeune fille, Mouchette; puis dans sa conscience, lors de plusieurs entretiens avec un prêtre plus âgé, labbé Menou-Segrais, qui est aussi son supérieur, son directeur de conscience; il se trouve, enfin, en présence du diable lui-même, le mal incarné, qui lui apparaît la nuit, sous les traits dun maquignon, alors quil se rend au confessionnal dun village voisin. Cette scène de la rencontre avec le maquignon reste sans doute lune des plus saisissantes25, mais aussi lune des plus subtiles, de luvre de Bernanos.
Le nud du drame de la tentation est complexe: Donissan subit la tentation du diable, en même temps quil la suscite. Peu avant cette rencontre, il se désespérait déjà du mal qui lhabite et il a voulu arracher de son cur toute espérance. Tenté par le désespoir, il cherche le désespoir et risque ainsi le blasphème, la négation de lespérance chrétienne. Satan «profite» de laubaine pour pousser le «saint» au-delà de ses limites humaines, jusquau seuil de la folie, jusquà labdication de la volonté26 du prêtre. Le piège tendu par Satan se referme finalement sur lui-même, non sans quil ait remporté une victoire passagère sur le jeune abbé, lequel poursuivra sa route vers la sainteté, non sans défaillances à cause de son tempérament absolu, qui le pousse à commettre certains excès.
Bernanos parvient donc à exprimer sa foi dans un roman, sans verser dans le roman à thèse. Il maintient, jusquau bout, son personnage principal comme un funambule sur son fil, entre le bien et le mal, et cest sans doute ce qui confère au roman toute sa qualité littéraire.
B) Laccueil de la critique: deux réactions
Ce roman est salué dans la NRF par Albert Thibaudet en ces termes:
«Sous le soleil de Satan a obtenu une considération méritée. Cest un admirable début. De grands esprits, parmi lesquels Dante, ont attribué au diable linvention de romans. Bernanos me fait songer à un mouvement stratégique des romanciers catholiques pour attraper le Malin et lobliger dentrer dans la bouteille où il nous servait du vin empoisonné.»
Dans ce même numéro de la NRF, Gabriel Marcel se fait lécho dune critique presque unanime:
«Ce qui me frappe avant tout dans le livre de Georges Bernanos, cest quil existe, non à la façon dun objet dont on peut faire le tour, ou reconnaître la structure, mais comme un être relié par mille courants indiscernables à un univers qui lalimente et le soutient. [ ] On a parlé de manichéisme à propos de ce livre, ainsi quil fallait sy attendre. Mais la métaphysique sous-jacente quon pressent sous le roman ne se laisse sûrement pas réduire à une formule aussi ingénument dualiste.»27
Bernanos satisfait donc aux exigences des critiques littéraires sensibles aux questions spirituelles. Son premier roman est salué également par les critiques hostiles ou indifférents au catholicisme, et surtout par les lecteurs. Il na pas voulu illustrer ou défendre une thèse catholique, mais peindre une vie chrétienne dans toute sa profondeur, sans occulter ses contradictions, comme il fera dans plusieurs autres romans, et notamment dans le Journal dun curé de campagne.
C) Lintention de lauteur
i) Vocation et combat
On peut sans peine affirmer que lintention de Bernanos est dassumer une vocation littéraire, pour ainsi dire sacerdotale, et de sengager dans un véritable combat pour la foi.
Le mot «vocation» nest pas trop fort; Bernanos lutilisera souvent pour justifier son engagement de romancier, puis de polémiste, tout en refusant le titre d«écrivain» pris dans son sens habituel: «Non, je ne suis pas un écrivain. [ ] Je ne repousse dailleurs pas ce nom décrivain par une sorte de snobisme à rebours. [ ] Toute vocation est un appel vocatus et tout appel veut être transmis.»
Le théologien Hans Urs von Balthasar résumera bien la position de Bernanos:
«Il cherche le lieu théologique qui, dans cette perspective [sa vocation], doit être le sien à lintérieur de lEglise. Il est lannonciateur, le prédicateur, le missionnaire, mais il na aucun rang dans la hiérarchie; son rôle est seulement en quelque sorte de parler au nom du peuple; Dieu la destiné à représenter le sens commun de lEglise.»28
A 38 ans, lorsquil publie son premier roman, Bernanos nest plus dupe du monde qui lentoure, et il assume sa vocation avec une grande lucidité. Mais il conserve la fraîcheur des premiers élans, quil évoque à propos de la rédaction de Sous le soleil de Satan, lors dun entretien avec Frédéric Lefèvre: «Je my suis engagé à fond. Je my suis totalement donné. Dailleurs je lai commencé peu après larmistice. [ ] On nous avait tout pris. Oui! quiconque tenait une plume à ce moment-là sest trouvé dans lobligation de reconquérir sa propre langue, de la rejeter à la forge. [ ] Je doutais de vivre longtemps. Je naurais pas voulu mourir sans témoigner.»29
Gide affirmait que la guerre navait rien apporté à la littérature; Bernanos déclare au contraire que son premier roman est «un des livres nés de la guerre». Cest aussi sans doute le premier qui évoque une autre guerre que celle des tranchées, un combat pour la sainteté:
«On promenait comme à la mi-carême des symboles de carton le buf gras de «lAllemagne paiera», le Poilu, la Madelon, lAméricain Ami-des-hommes, La Fayette tous des héros! tous! Quaurais-je jeté en travers de cette joie obscène, sinon un saint? A quoi contraindre les mots rebelles, sinon à définir, par pénitence, la plus haute réalité que puisse connaître lhomme aidé de la grâce, la sainteté?»30
ii) Bernanos «romancier catholique»?
Bernanos refuse demblée létiquette de « romancier catholique». Il lui préfère, comme Mauriac après 1928, celle de «catholique qui écrit des romans»; la nuance mérite dêtre relevée. Au cours de son entretien avec Frédéric Lefèvre, Bernanos approuve son interlocuteur lorsquil affirme que «le roman catholique nexiste pas»; plus tard, dans la préface du recueil dun poète brésilien, Bernanos précise cette pensée:
«Que cette poésie soit chrétienne, nul ne saurait sen féliciter plus fraternellement que moi. Elle lest comme elle doit lêtre, librement. Dieu nous garde des poètes apologistes! Sil y a une honte pour nous, cest de voir si souvent mettre, au service de la vérité, des méthodes de propagande systématique qui paraissent empruntées à la hideuse politique, qui prétendent insolemment diviser lindivisible vérité, la partager entre vérités à dire et à ne pas dire, opportunes ou inopportunes, regrettables ou consolantes, dangereuses ou inoffensives, comme sil y avait des vérités sans risque. Jai déjà écrit en ce sens que je refusais le nom de romancier catholique, que jétais un catholique qui écrit des romans, rien de plus, rien de moins. Quel prix aurait demain, auprès des incrédules, notre faible témoignage sil était prouvé quun chrétien nest jamais assez chrétien pour lêtre naturellement, et comme malgré lui, dans son uvre? Si vous ne pouvez accorder sans effort et sans grimaces votre foi et votre art, ninsistez pas, taisez-vous! Nous ne croyons pas inutiles les systèmes publicitaires, mais vous aurez ce que vous voudrez, sous ce rapport, avec de largent. Ce que tout lor du monde ne saurait payer, cest le témoignage dun homme libre.»31
Dans cette longue citation, les maîtres mots sont lâchés: exigence impérieuse de la vérité, mais aussi liberté de lécrivain chrétien, qui ne peut se soumettre aux contorsions que lui imposeraient la propagande (religieuse) ou la dictature de largent. Bernanos a toujours refusé lune et lautre, de faire uvre de propagande surtout, mais il sest livré avec fougue et détermination dans un combat démesuré pour la vérité et la liberté. Ce sont là sans doute les ingrédients indispensables à une authentique uvre dart résolument chrétienne. Bernanos méprise ainsi toute écriture romanesque ou journalistique quil qualifie de sulpicienne ou quil juge trop facile32.
Bernanos sexprime enfin sur sa façon denvisager le roman chrétien:
«Létat de grâce intellectuel serait une indifférence totale au bien et au mal. Cette prétention paraîtrait soutenable si la loi morale nous était imposée du dehors, mais il nen est rien. Elle est en nous, elle est nous-mêmes. [ ] Le romancier a tout à perdre en écartant de son uvre le diable et Dieu: ce sont des personnages indispensables. Il est vrai que le naturalisme avait contourné la difficulté: il changeait lhomme en bête. [ ] Le roman moderne manque de Dieu, mais le diable lui manque aussi. Je conçois quun matérialiste naime pas dentendre parler de Satan, puisquil ne veut voir, dans la vie intérieure, que le morne champ de bataille des instincts. Mais le diable introduit, il est difficile de se passer de la Grâce pour expliquer lhomme.»33
La Grâce est sans aucun doute le ressort ultime de luvre de Bernanos. «Tout est grâce»: cest par ces mots que se termine le Journal dun curé de campagne. Bernanos avoue aussi faire uvre dapologiste, à sa manière:
«Lhomme qui a reçu le don dimaginer, de créer, qui a ce que jappellerai la vision intérieure du réel, apporte au théologien une force personnelle de pénétration, dintuition, dun énorme intérêt. Le romancier a un rôle apologétique. [ ] Je me demande pourquoi le romancier chrétien (catholique) se laisserait précéder par personne. Cest à lui de marcher devant. Il a un flambeau à la main.»
Pour parvenir à sa «vision intérieure du réel», son «furieux rêve» comme il lappelle aussi, Bernanos a donc commencé par écrire Sous le soleil de Satan. Ce titre mêle deux termes totalement antithétiques, mais il ne prête cependant pas à confusion: Satan brille en effet dune lumière infernale, comme le suggère son nom de Lucifer, porteur de lumière. Il brille non pour éclairer lhomme, mais pour le tromper. Il se déguise, comme dit lapôtre, en ange de lumière34, mais il est bien le prince des ténèbres. Bernanos cherche à jeter une lumière plus vive encore que ne le pourrait jamais refléter ce Lucifer: il veut rappeler que la grâce divine, la véritable lumière, est accordée à lhomme dans la foi en Dieu. Il abonde dans le sens de Gide en exploitant les sentiments obscurs de lâme humaine; mais il sait aussi lui donner tort en poursuivant une autre finalité que limmoraliste aux accents quiétistes: Bernanos ne perd jamais le sens de la grâce, qui relève lindividu pris dans les liens du mal.
Que le démon ait collaboré à luvre de Bernanos, sans doute, mais par le mauvais côté, qui lui est néfaste: le démon uvre ici comme pour mettre Jésus à mort, et il est vaincu par cette victoire, ultime paradoxe qui le caractérise et finit par lécraser. Nul ne reprochera à Bernanos davoir voulu vivre ses romans «de lintérieur» en les écrivant:
«Jécris comme je souffre ou comme jespère, et si je ne suis pas forcément bon juge de mes écritures, je connais bien mon espérance et ma souffrance, la matière en est solide et commune, on peut se la procurer partout.»35
Gide prétendait quil fallait marier le ciel et lenfer, comme le poète William Blake, pour parvenir à réaliser une authentique uvre dart. Il rappelait que le poète puritain Milton se sentait plus à laise pour décrire le monde démoniaque que le paradis. Bernanos, lui, refuse de marier le ciel et lenfer, mais il nest pas pour autant un simple moraliste (et moins encore le défenseur de limmoralisme!). Il est du parti de Dieu en toute conscience, et mal à laise en décrivant lenfer et les démons, depuis quil vit à luvre, pendant la guerre, leur réel et funeste pouvoir36.
Luvre de Bernanos nest jamais mièvre, loin sen faut! Elle est marquée par la virilité dune âme sans partage et lengagement chrétien dun homme de son temps une vocation artistique et spirituelle qui répond peut-être à lidéal «classique et chrétien» entrevu par Massis.
iv) Bernanos et ses lecteurs
Bernanos a un immense privilège: il a un lecteur, un conseiller littéraire, mais aussi et dabord un ami, un confident, un soutien en la personne de Robert Vallery-Radot.
Vallery-Radot aime la littérature il écrit lui-même et il a été présenté à Bernanos au lendemain de la guerre par dom Besse, un moine bénédictin qui correspondait avec Bernanos et lentourait de ses conseils spirituels. Cest à Vallery-Radot que Bernanos confie le manuscrit de Sous le soleil de Satan, au fur et à mesure de la rédaction de son roman. Une fois achevé, Vallery-Radot le transmet à Henri Massis et Jacques Maritain, qui le font aussitôt publier aux Editions Plon, dans une collection (Le Roseau dOr) quils dirigent. Ce livre lui est dédié en ces termes: «A Robert Vallery-Radot, qui lut le premier ce livre et laima.»
Il nest pas le seul! Le livre connaît un succès inattendu: 100 000 exemplaires sont vendus en un an. Bernanos na cependant pas cherché à exploiter le «troupeau des âmes dirigées», comme le dénonçait Mauriac. Il manie sans cesse la houlette du berger pour ramener les brebis égarées par lattrait des fadaises sulpiciennes, des mauvais romans édifiants. Il cherche à les conduire dans les sentiers, sans doute rocailleux et redoutables (quoique plus sûrs), dune saine intelligence de la foi qui trouve naturel le surnaturel. Il use aussi de laiguillon du bouvier: «Je crois que mon livre, dit-il à propos de Sous le soleil de Satan, scandalisera dabord ceux-là mêmes auxquels il a quelque chose à donner.»37 Les lecteurs semblent apprécier cette simplicité, cette sincérité de lécrivain qui veut entretenir, selon ses termes, la flamme de «lesprit denfance».
Bernanos est surpris par ce succès inattendu, et il continuera de sétonner davoir tant de lecteurs tout au long de sa carrière de romancier puis dessayiste. Mais il sait demeurer humble et réaliste; il est conscient des limites de sa «mission»: «Ceux que jappelle ne sont évidemment pas nombreux. Ils ne changeront rien aux affaires de ce monde. Mais cest pour eux que je suis né.»38
Comme dans la parabole, il se trouve donc, parmi ses lecteurs, «beaucoup dappelés et peu délus». En attendant, les Editions Plon sy retrouvent et bénissent laccueil universel réservé aux romans de Bernanos! A ce propos, Thibaudet observe une nette évolution dans la littérature:
«La place accordée aujourdhui dans les lettres aux sentiments et aux problèmes religieux a été en partie conquise sur le politique39. [ ] Les éditeurs ont abandonné les collections politiques qui les ruinaient, et les voilà partis dans les collections religieuses. Tous les jours il sen crée une nouvelle.»
Bernanos a toujours des lecteurs, de fidèles amateurs: Le Journal dun curé de campagne, sans doute le roman le plus connu et le plus fort de Bernanos, a été transposé au théâtre et joué avec succès, ces dernières années, à lEspace Bernanos à Paris, et dans dautres salles de province; Maurice Pialat a réalisé un film, en 1987, dont le scénario est la transposition à peine remaniée de Sous le soleil de Satan. On sintéresse également beaucoup au Dialogue des Carmélites, soit au théâtre, au cinéma, mais aussi dans sa version «opéra» transposée et composée par Francis Poulenc.
Conclusion
Les années 20 furent sans aucun doute un âge dor pour les auteurs chrétiens, et pour Bernanos en particulier. La création et la réception de luvre de Bernanos relèvent, en effet, dune triple conjonction entre un auteur, son public et le contexte littéraire et spirituel des années 20.
Bernanos réalisait enfin sa vocation, mûrie depuis lenfance, dêtre un «témoin». Dès la parution de Sous le soleil de Satan, il fut accueilli et consacré écrivain par le monde littéraire comme il eût été consacré prêtre au sein de lEglise. Il surgissait des humbles contrées de lanonymat, pour se lancer, sans perdre son humilité, dans le débat passionné qui agitait les gens de lettres de laprès-guerre. Bernanos a comblé lattente des convertis de la dernière heure et de ces littérateurs chrétiens, souvent maladroits, qui voulaient confesser leur foi dans leurs uvres; il saura atteindre même ses ennemis, qui lui reconnaîtront, sinon son indéfectible attachement au Dieu fait homme, au moins son indéniable talent de romancier.
André Gide avait clamé, dès 1921, ses deux célèbres aphorismes et nattendait de bonne littérature quà condition quelle soit composée avec la précieuse «collaboration du démon», et dépouillée de tout «beau sentiment» qui risquerait de la gâter. Bernanos convie le démon à briller de sa plus obscure lumière le mensonge. Mais la grâce divine le beau sentiment par excellence rayonne, comme par contraste, dune lumière plus intense et néanmoins opaque; car la grâce reste discrète comparée aux flammes de lenfer.
Ecrivain de la conscience, Bernanos lance ainsi un camouflet à «lécriture automatique» des surréalistes, sans toutefois renoncer à explorer le rêve et ses méandres les plus redoutables, qui confinent parfois au cauchemar. Gide prétend que la Grande Guerre na aucune influence sur la littérature de ces années folles; Bernanos réplique par un livre né de la guerre, de lenfer des tranchées quil a subi pendant quatre ans; il dénonce le pouvoir équivoque de lhomme cherchant à dominer ses semblables et celui du démon qui désire posséder lhumanité. Il ne sagit donc pas pour Bernanos de marier le ciel et lenfer, mais den célébrer le divorce dans les imaginations promptes à les vouloir liés par quelque attache indissoluble.
Lentreprise était risquée: vanter les mérites du ciel contre les vices de lenfer pouvait amener lauteur à se laisser gagner par la fièvre propagandiste, ou la dérive sulpicienne pour âmes «bien-pensantes». Lattitude inverse, au goût du jour chez les décadents de fin de siècle, était tout aussi hasardeuse: «Il y a une bigoterie de limpiété, comme il y en a une de la piété», écrit Julien Green.
Le curé mis en scène par Bernanos dans Sous le soleil de Satan, et dans plusieurs de ses romans (sinon presque tous), na rien du héros de roman à thèse, dont le succès infaillible et euphorisant entraîne le lecteur à le suivre les yeux fermés vers les cimes, ou les profondeurs, pour enfin adopter ses valeurs bonnes ou mauvaises sans plus réfléchir. Il ne ressemble pas davantage au modèle du antihéros vautré, avec une complaisance suspecte et un sourire sardonique, au milieu des flammes, et prétendant nen pas souffrir leffroyable brûlure. Le sens de cette uvre apparaît dès lors plus clair: la peinture exacte, réaliste, des forces obscures de lâme, doit susciter, chez le lecteur, le désir de rechercher la lumière véritable. Chez les personnages de Bernanos, le déchirement intérieur, qui est aussi le sien, tend vers Dieu et le ciel, tandis que chez Gide, il tend plutôt vers lhomme et la terre.
Le lecteur doit donc exercer sa perspicacité, afin de démêler les liens habilement tissés par lauteur qui na pas eu dautre prétention que dillustrer le combat se déroulant dans toutes les consciences. Bernanos a eu le bonheur de trouver, parmi ses lecteurs, des hommes et des femmes attentifs à ces deux exigences. Les années 20 prêtaient en la circonstance main-forte à la providence, à tel point que lon pourrait presque parler dune «éthique de la réception»: Bernanos et ses lecteurs nourrissaient encore lespoir de voir la civilisation chrétienne dépasser ses faiblesses les plus grossières. Malgré le déferlement de la vague athée et positiviste, le curé de campagne, le distingué prélat et le directeur de conscience avisé le pasteur même! recueillaient encore, dans bien des villages de France et jusque dans les chapelles et les salons parisiens, la sympathie de nombreux citoyens. Il est plus difficile dimaginer le personnage que Bernanos eût mis en scène de nos jours, pour transcrire son «furieux rêve» infecté davantage encore par la barbarie du deuxième conflit mondial, dont les conséquences ne cessent de nous atteindre.
Au cours des années 30, les écrivains catholiques ont continué dexercer une influence sur la littérature. Mauriac, Claudel, Bernanos avaient toujours un public très large de lecteurs. Mais les écrivains, catholiques ou non, tendaient toutefois à sengager davantage dans la polémique et même dans laction politique et sociale. Depuis la Seconde Guerre mondiale, linfluence chrétienne sur la littérature, même si elle nest pas totalement absente, na cessé de diminuer. On assiste bien aujourdhui à un retour du spirituel, de la pensée religieuse, y compris dans lart et la littérature. Ce renouveau apparaît cependant confus, syncrétiste, et on a peine à discerner une trace plus spécifiquement chrétienne dans ce foisonnement. Les fables ou les contes spirituels de Paulo Coelho, par exemple, reçoivent un accueil enthousiaste, mais lauteur ne cache pas son adhésion profonde au mouvement syncrétiste du Nouvel Age40.
Faut-il penser que les auteurs chrétiens nont plus rien à dire, ou quils sont trop rares, ou encore que le public auquel ils sadressent nest guère sensible à lexpression de leur foi, et même que ce public est trop restreint, et donc peu intéressant pour les éditeurs? Sans doute tout cela est-il en partie vrai, mais rien ne nous autorise à penser quil ny pas là, précisément, un espace à reconquérir
1* F. Baudin est écrivain et conférencier.
Ch. Baudelaire, Ecrits sur lart, le salon de 1846, chapitre 2: «Quest-ce que le romantisme?» (Paris: Livre de Poche, 1992), 76.
2 Elevé dans un protestantisme libéral, Jacques Maritain se fait alors baptiser catholique, en même temps que sa femme, juive dorigine russe; ils ont Léon Bloy pour parrain.
3 J. Cabanis, Dieu et la NRF (1909-1941) (Paris: Gallimard, 1994), 202.
4 A. Gide, Dostoïevski (Paris: Gallimard, 1981), 163.
5 A. Gide, op. cit., 145.
6 Jean (1 Jn 2:16).
7 Cf. p. 165: «Il y a sans doute quelque confusion dans tout ce que je vous ai dit aujourdhui » P. 166: «Je suis également accablé par la quantité de retouches que je voudrais apporter à mes causeries précédentes.» Etc.»
8 Ibid., 166.
9 On consultera à ce sujet et sur cette période, l'excellent ouvrage de Philippe Chenaux, Entre Maurras et Maritain (une génération intellectuelle catholique, 1920-1930) (Paris: Cerf, 1999).
10 H. Massis, Jugements (André Gide ou limmoralisme), t. II (Paris: Plon, 1924), 23ss pour les citations suivantes.
11 On retrouvera ce thème, longuement développé par Massis dans Défense de lOccident (Paris: Plon, 1927). Massis sen prend également à Schopenhauer et Nietzsche, «penseurs germaniques protestants dressés contre Dieu et contre la loi morale, qui à la suite de Rousseau et Luther ont justifié le droit des individus à suivre leurs penchants » (op. cit., 70).
12 Op. cit., 151.
13 H. Massis, op. cit., 51.
14 H. Massis, André Gide et son témoin, Jugements II, op. cit., 79-107.
15 Lettre ouverte à Henri Massis sur les bons et les mauvais sentiments (NRF, 1924), 416-425.
16 F. Lefèvre, Interview de 1926, cf. Bernanos, Essais et Ecrits de combats (Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1971), 1046.
17 «Une vision catholique du réel», conférence prononcée à Bruxelles, 15 mars 1927, cf. Bernanos, Essais et Ecrits de combats, op. cit., 1074-1089 et «Sur la jeunesse littéraire», article publié dans lAction française (15 novembre 1928), 1105-1110.
18 Cf. J. Chabot, «Georges Bernanos au tribunal de linquisition maurrassienne», Etudes bernanosiennes (n° 7, 196), 6. Voir aussi Les Grands cimetières sous la lune, uvres romanesques (Paris: Gallimard, coll. de la Pléiade, 1961), 404: «Je nespérerais pas dêtre infaillible dans mes jugements, si je formulais des jugements, à lexemple de Henri Massis »
19 Cf. H. Ghéon et A. Gide, Correspondance (2 vol.) (Paris: Gallimard), 1976.
20 Cf. J. Cabanis, op. cit., 125-170.
21 A. Thibaudet, Réflexions sur la littérature, le roman catholique (NRF, 1926), 727-734.
22 Sur la question du roman à thèse, on se reportera à louvrage de S. R. Suleiman, Le roman à thèse ou lautorité fictive (Paris: PUF, 1983).
23 P. de Boisdeffre, Métamorphose de la littérature, de Barrès à Malraux (Paris: Alsatia, 1950), 205.
24 P. H. Simon (Fribourg), Encyclopédie du catholique du XXe siècle, «Je sais. Je crois», 11e partie, Les lettres chrétiennes, n° 120, La littérature du péché et de la grâce, essai sur la constitution dune littérature chrétienne depuis 1880, chap. 2 (lentre-deux-guerres, 1920-1939), 87-89.
25 Admirablement interprété par G. Depardieu dans le film de Maurice Pialat, Sous le soleil de Satan, 1987.
26 Pour Bernanos, la victoire de l'abbé, de sa volonté, est bien le fruit de la grâce, d'une volonté régénérée. On ne peut le soupçonner de pélagianisme lorsqu'il fait dire, par exemple, à Donissan : «Je croirai jusquà la dernière minute de ma misérable vie que les seuls mérites de notre Seigneur sont bien assez grands pour mabsoudre » Sous le soleil de Satan (Paris: Gallimard, uvres romanesques, Bibliothèque de la Pléiade, 1961), 225.
27 G. Marcel, «Notes sur Sous le soleil de Satan», NRF (1926), 754-757.
28 H. Urs von Balthasar, Le chrétien Bernanos (Paris: Seuil, 1956), 126.
29 F. Lefèvre, Interview de 1926, op. cit., 1040. Le passage est souligné dans le texte (que Bernanos a retouché, sinon entièrement rédigé).
30 F. Lefèvre, in: Essais et récits de combats, op. cit., 1040.
31 Ibid., 1316. Cette préface a été écrite en 1939, alors que Bernanos se trouvait au Brésil; on comprend que Bernanos, tout entier engagé dans le combat contre le fascisme, utilise à dessein les mots liberté et propagande.
32 G. Bernanos, «Les enfants humiliés», in: Essais et récits de combats, op. cit., 844. Paul Ricur abonde dans le même sens: «Si le diable devait se cacher en quelque lieu privilégié du monde esthétique, ce serait sûrement dans le mauvais art, la tricherie, le mauvais goût des uvres pieuses, mais non dans les chefs-duvre où éclatent la vérité du matériau, lhonnêteté du métier, la pureté de lexpression et lobéissance totale de lartiste à la problématique de son art.»
33 Ibid., 1045-1047.
34 2 Co 11:14.
35 G. Bernanos, «Les enfants humiliés», in: Essais et récits de combats, op. cit., 868-869.
36 «Vous ne me blâmerez pas de penser que nous sommes peut-être dupes de quelque effroyable partenaire dont lEglise (catholique) nous a dailleurs appris lexistence et qui doit tricher au jeu. [ ] Lenjeu mérite bien quon y regarde à deux fois avant de porter sur le personnage, ses moyens et son pouvoir, un jugement sommaire Le genre humain est désormais payé pour se méfier. Car on peut se méfier dun partenaire qui a tant datouts en main, abat les cartes, et gagne neuf millions de vies humaines dun seul coup.» «Une vision catholique du réel», in: Essais et récits de combats, op. cit., 1077.
37 «Lettre à Frédéric Lefèvre», in: Essais et récits de combats, op. cit., 1051.
38 G. Bernanos, Les grands cimetières sous la lune, préface, in: Essais et récits de combats, op. cit., 354.
39 «Au grand désarroi de Barrès», précise Thibaudet.
40 Cf. lhebdomadaire Le Point, n° 1248 (17 août 1996), 62-64, dans un article de C. Makarian, «Les millionnaires du livre».